Qsec

Le blog
Saison 2012-13 : La mémoire
15
mai

Conseil des anciens et sociologie de la mémoire


Des youyous de joie saluent mon entrée à la mairie du XIXème arrondissement. Un mariage y est célébré. Je ne me rends pas à la noce mais à une réunion du conseil des anciens, dont les membres accueillent la sociologue Marie-Claire Lavabre pour parler de la relation entre mémoire individuelle et collective.

Dans la salle du conseil, sous un portrait de François Hollande, les séniors n’hésitent pas à interrompre la conférencière pour lui demander des précisions. Ahmed la presse de définir la mémoire collective. La sociologue retrace l’histoire du concept, datant son apparition à 1978, sous la plume de l’historien Pierre Nora dans un article rendant hommage aux travaux du sociologue Maurice Halbwachs. Suzy évoque les travaux de Jung et de Freud. Fanny demande des précisions sur l’articulation entre mémoire collective et école obligatoire. La sociologue répond aux questions posées, précise les concepts, les champs, la mémoire de la psychanalyse se distinguant de celle des sociologues ou des historiens. Une part importante de son exposé consiste précisément à distinguer la mémoire et l’Histoire. Leurs finalités ne sont pas les mêmes : la première construit une identité, la seconde bâtit une connaissance.

Le caractère fictionnel d’une mémoire nationale n’échappe pas aux auditeurs. Ahmed évoque la figure de Charlemagne tandis que Suzy rappelle qu’aujourd’hui Jeanne d’Arc est récupérée par le Front National après avoir été, pendant la guerre un emblème communiste. On revient, par le biais du travail de mémoire, à la psychanalyse, et on évoque, à travers « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci« , de Freud, la notion de faux souvenir, qui fait vivement réagir Ahmed. Bruno explique « les historiens travaillent sur des faits avérés alors que la mémoire est un phénomène dynamique et subjectif ». Suzy renchérit, en évoquant l’occupation : « on a tendance à oublier ce qui n’est pas glorieux ».


La conversation restera sur cette période. Fanny raconte l’incrédulité d’une jeune femme assise à côté d’elle pendant une projection de « Nuit et Brouillard ». Joyce, qui se présente comme déléguée à la mémoire (elle est membre actif d’associations de rescapés des convois 6 et 73) raconte les réactions des élèves qu’elle accompagne à Auschwitz. On évoque la figure des justes, la disparition des derniers témoins de l’époque, et les souvenirs se font plus personnels. Fanny et Suzy racontent brièvement les bombardements alliés à la Libération. «C’est un sujet dont on ne parle jamais, raconte cette dernière. Je me souviens de tout ça, je l’ai vécu. Pourquoi ce silence assourdissant ? »
Alors que la séance se clôt par une collation, les conversations se poursuivent, les souvenirs partagés renforçant la cohésion du groupe. Finalement comme le dit Marie-Claire Lavabre, citant Maurice Halbwachs, c’est à l’échelle intermédiaire des groupes, entre l’individu et la nation, que se développe la mémoire collective.

02
mai

La mémoire à la maison de retraite

Ce 2 mai, les pensionnaires de la résidence de la Butte aux Pinsons, à Bagnolet, reçoivent la visite d’Henri Ostrowiecki. Auteur d’une autobiographie, « la demi-douce », ce rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’ est venu partager avec eux son histoire et ses réflexions.

Peut-être est-ce le soleil printanier ou le feu qui brûle dans la cheminée malgré la température clémente, mais les résidents de la maison de retraite sont un peu dissipés. Alors que l’auteur résume à grands traits son histoire, Claudette ronchonne « on connaît tout ça »…
Effectivement, né en 1937 Henri Ostrowiecki est peut-être un des benjamins de la salle constituée en large partie d’habitants d’Ile-de-France qui tous ont vécu, de près ou de loin, l’occupation allemande. Rose évoque du bout des lèvres sa sœur et son mari, fusillés par les nazis. Pour Noëlie la tragédie du Vel’d’hiv’ « ça parle à tout le monde, du moins dans notre génération ».

La discussion porte aussi sur ce qui a poussé l’auteur a écrire. Nicole lui demande s’il prenait des notes. « Pas du tout. J’avais l’impression de tourner des pages de ma mémoire, un souvenir en appelant un autre » lui répond Henri Ostrowiecki. A ses côtés, un autre Henri, de trois ans son doyen, évoque ses propres souvenirs, la période où il vendait des livres chez Gibert…
Les échanges sont très décousus, parfois surréalistes. Jennifer essaie de recadrer le débat. Difficilement.
Yvonne, poussée par Claudette, parle traite des vaches et boites de camembert. Jean-Pierre raconte ses vacances à la ferme. Odette souligne l’importance de la transmission de la mémoire. L’écrivain acquiesce : «Avec ce livre j’ai fait une sépulture à mes parents ». Nicole se fait enjôleuse : « A vous regarder, on voit aujourd’hui que vous êtes parvenu à une profonde sérénité ». Flatté, l’auteur admet « Jamais je n’ai été si heureux qu’à présent. L’écriture y est pour beaucoup ».

Claudette ne l’entend pas de cette oreille : « J’ai essayé de lire votre livre. Je me suis arrêtée au bout de 25 pages. Ça ne m’intéressait pas. C’est très bien, mais ce n’est pas pour moi » affirme-t-elle, revêche.
Pourtant, de bribe en bribe, elle décrit à son tour son parcours, par bien des points semblable à celui de l’invité : elle n’a pas fait d’études et s’est retrouvée à l’usine en 1951. « J’ai fait de tout, j’ai travaillé dans le papier, les carnets, la couture, les slips, les maillots de corps, les boutons, les poupées… mais mon expérience n’intéresse personne » assène-t-elle. Plus tard elle avouera surtout n’avoir personne avec qui la partager: « je ne me suis pas mariée, je n’ai pas d’enfants, pas de petits enfants, ni frère ni sœur, pas de famille. Mais je me débrouille quand même pour transmettre » conclut-elle abruptement. L’heure de goûter est venue.
Autour de gâteaux secs et de jus d’orange, les pensionnaires de la Butte aux pinsons continuent de partager leurs histoires, leurs souvenirs.

18
avr

Rencontres internationales au centre social

Cécile Priou, qui suit le groupe pour Planète Sciences m’avait prévenu : «tu risques d’être surpris, c’est un groupe particulier… ». En arrivant au centre social de Brunoy, je suis d’abord frappé par la diversité des visages. Le groupe est constitué d’une vingtaine de personnes, principalement des femmes, qui fréquentent le centre. Parmi elles, des étrangers qui y suivent des cours de français, et qui, maitrisant à peine notre langue suivent assidûment les débats sur la mémoire. Aujourd’hui le groupe accueille aussi quelques nouveaux visages : ceux d’Onilda et Romao arrivés il y a huit jours seulement du Cap vert ou encore celui d’Abdelmoumin fraichement débarqué du Maroc.

Ce groupe multiculturel aborde ses dernières séances. Ils ont déjà trouvé une formulation synthétisant leur parcours : « La transmission de nos cultures, de nos origines participe à la création d’une nouvelle mémoire de là où nous vivons ».
La réunion du jour démarre difficilement : il faut dire qu’Alexandra, qui anime le centre social, distribue allègrement gâteaux secs, œufs en chocolat et boissons chaudes. Contents de se retrouver, tous échangent des plaisanteries. Cécile leur demande d’essayer de formuler ce que ces séances leur ont apporté.

Henriette évoque immédiatement un enrichissement personnel : «J’ai beau avoir voyagé et bénéficier d’une triple culture, en 35 ans de vie à Brunoy je n’ai jamais eu d’échanges aussi profonds avec tant de cultures différentes ». Même sentiment pour Atidel : « Ici, les barrières sont tombées, on se lâche ». Luc confie avoir le sentiment que tous s’apprécient. Marie-Anne note la grande attention portée à chacun, la qualité de l’écoute quelles que soient les difficultés d’expression.

En effet, la bienveillance générale est palpable, dans cette salle où tous les visages diffèrent. Atidel, blonde et tunisienne, est venue avec son fils de deux ans et demi. A côté d’elle Marie-Anne, élue du conseil municipal et participante de la première heure. Mme Moua, laotienne est assise entre Romao et Abdelmoumin. Vy et Somaly, deux jeunes femmes cambodgiennes, remplissent de notes leurs cahiers. Sherifa, Saïda, algériennes, sont assises à côté de Marie la bretonne et de Luc le marseillais. Christiane est parisienne tandis qu’Henriette est emblématique de cette assemblée hétérogène, avec un père strasbourgeois et sénégalais et une mère vietnamienne. « C’est l’ONU à elle seule » plaisante Luc, dont les saillies ponctuent toute la rencontre.

Le groupe est une vivante illustration de son propos : sous mes yeux l’échange interculturel construit une identité commune. Certes les échanges sont décousus, très informels, mais d’une densité peu courante.
On compare les traditions et les robes de mariés. Marie-Anne raconte comment, en 1972, pour faire plaisir à sa belle-mère marocaine, elle, qui rêvait de robe blanche, s’est mariée en caftan multicolore. Vy décrit les 7 robes et les parures de bijoux des mariages khmers. Mme Moua décrit les jupes Laotiennes noires, bleues et rouges. On évoque l’exil, le déplacement. Henriette dit qu’elle n’est finalement ni asiatique ni noire ni blanche, et qu’en Afrique on l’appelle Sénégauloise. Sherifa raconte que quand elle retourne en Algérie, elle entend « Voilà les immigrés ». Marie vit la même chose dans sa Bretagne natale où elle est traitée de doryphore.
Ces confidences se font dans la joie, la bonne humeur. L’ambiance est légère même si les propos sont profonds.

Le groupe réfléchit à une restitution de ces séances. Finalement, rebondissant sur une remarque d’Anne-Marie qui a comparé celui-ci à une éponge en raison de sa plasticité, de sa souplesse et de sa capacité à accueillir de nouveaux éléments, l’idée d’une sculpture dans ce matériau émerge. Un globe, constitué d’éponges peintes, de photos, de timbres, de pièces ou de billets, de tous les éléments emblématiques des cultures de chacun, sera réalisé. L’œuvre de chacun fera une œuvre commune. Comme les échanges de tous ont permis la constitution d’une mémoire commune. E pluribus Unum

09
avr

Le Conseil général face au devoir de mémoire

La vingtaine de participants du groupe QSEC du Conseil Général du Val de Marne poursuit ses travaux et sa réflexion. En compagnie de Nadia Tahir, civilisationniste et maître de conférence à l’université de Caen Basse Normandie, ils s’attaquent à l’interrogation suivante : « derrière le devoir de mémoire, une guerre mémorielle ? »

L’enseignante chercheuse, qui s’est attachée particulièrement à la mémoire des victimes de la dictature argentine de 1976 à 1983, évoque rapidement ses propres travaux mais aussi ceux d’un confrère sur la révolte catalane du XVIIème siècle et la manière dont la mémoire de cette révolte est constitutive d’une identité.
La chercheuse se place, au moyen de trois longues citations dont elle distribue des copies, sous le triple patronage du philosophe Paul Ricoeur, à qui on doit l’expression « devoir de mémoire », de l’historien Pierre Nora, qui s’est consacré à « l’histoire du présent » et du politologue Enzo Traverso qui, dans « Le passé, modes d’emploi », dénonce les abus de la mémoire collective.

Son exposé, vif et concis, pose les cadres généraux de la réflexion, les illustre d’exemples d’actions de victimes de dictatures d’Amérique latine. Rapidement Nadia Tahir donne la parole à la salle et fait circuler des documents, livres portant la parole des victimes argentines.

Laurence commence par rappeler à quelle point ces questions sont concrètes pour les agents du Conseil Général : «Nous avons dans notre guide des actions éducatives du Val de Marne, une action qui consiste à accompagner des collégiens sur des lieux mémoriels. Longtemps baptisée « devoir de mémoire », un terme qui suscitait de nombreux débats, on appelle désormais cette action « travail de mémoire ». L’injonction est moins forte et fait plus appelle à la construction volontaire de la citoyenneté ».
L’enseignante abonde dans sons sens, rappelant que de nombreux acteurs de la mémoire rejettent de plus en plus le terme de « devoir », jugé contraignant. Pour autant comment faire participer la population à la constitution d’une mémoire ?

Sylvie relève que ces questions traversent toutes les sociétés mais s’interroge sur la sélectivité de la mémoire collective: «De par ma formation d’historienne mais aussi mon histoire personnelle, j’ai été frappée de constater à quel point un silence était fait sur les massacres perpétrés à Madagascar, au lendemain de la seconde guerre mondiale par la nation dont je relève ! ». Elle dénonce une histoire univoque, biaisée, véhiculée de manière caricaturale par les manuels scolaires.
Yves, qui avait évoqué son destin familial dans une réunion précédente, cite Nuit et Brouillard, la chanson de Ferrat « Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire ».
Marité dit avoir l’impression « qu’on a un devoir de mémoire que vis à vis de certains, comme si l’homme n’avait pas le même prix sous toutes les latitudes ».
Christian déplore que la mémoire soit toujours associée à la douleur, et se demande s’il a le moindre devoir vis à vis d’événements dans lesquelles il n’est pas impliqué. « Le devoir de mémoire est-il collectif ou individuel ?» interroge-t-il.
Pour Christelle la mémoire est due aux victimes, c’est une marque d’empathie, un devoir d’humanisme.
Béatrice propose de sortir les archives des cartons : « Mon père a passé cinq ans dans un camp de travail en Prusse pourtant je n’arrive pas à parler d’histoire avec mon propre fils. Il faudrait des lieux interactifs, ludiques, ouverts pour partager l’histoire ».
Delphine relate sa visite de la maison d’Anne Frank à Amsterdam. Un lieu mémoriel où la connaissance se mêle d’émotion tant la petite histoire est mêlée à la grande.

Le débat est nourri, les participants se répondent les uns aux autres tandis que l’intervenante rebondit parfois sur une idée. Elle clôt la séance en communiquant aux participants son adresse mail pour poursuivre plus avant cet échange et en confiant son propre sentiment sur le devoir de mémoire : «A mes yeux, le seul devoir est de s’efforcer de comprendre ce que peut représenter, pour un groupe, une construction mémorielle ».

26
mar

Au théâtre ce soir


QSEC a le chic pour provoquer d’étonnantes rencontres. Ainsi, ce 25 mars au Conseil régional d’Ile-de-France, le théâtre a rendez-vous avec la science.
Près de 150 membres des 80 groupes de toute la région francilienne sont venus assister à une représentation suivie d’un débat.
Swan Song, ou la jeune fille, la machine et la mort est une pièce issue de la rencontre entre une auteure, Sabryna Pierre, et un chercheur, Karim Jerbi. Au terme d’un échange chronométré de 50 minutes avec le scientifique, la dramaturge a deux mois pour écrire une pièce d’une demi-heure pour trois voix : c’est le dispositif Binôme inventé par la compagnie Le sens des mots.

De son entretien avec le chercheur en neurosciences spécialiste de la communication cérébrale, Sabryna a tiré une pièce à la fois onirique et scientifique, poétique et rigoureuse. Trois comédiens (Florian Sitbon, Elizabeth Mazev, Emilie Vandenameele) lui donnent vie, interprétant un médecin un peu philosophe, une infirmière incarnant la mort et une patiente, jeune pianiste virtuose, dans le coma… Cette réinterprétation du thème classique de la jeune fille et la mort, nous fait plonger dans l’exploration cérébrale et nous interroge sur la conscience.

La performance des acteurs et la qualité de l’œuvre sont saluées par des applaudissements enthousiastes.
A la pièce succède un débat. L’auteure et le chercheur sont rejoints par Francis Eustache, neuropsychologue et membre du conseil scientifique de QSEC. Le journaliste Paul de Brem anime la séance avec décontraction et brio. Les chercheurs sont extrêmement clairs, illustrent leur propos d’exemples précis et répondent avec chaleur aux nombreuses questions.

« Que pensez-vous du Human Brain Project, ce programme de recherche européen qui vise à reproduire électroniquement un cerveau humain ? » « Les activités cérébrales que vous enregistrez ont-elles la même signature pour tous ou des variations individuelles ? » « Quels sont les différents types de mémoire ? » « Peut-on se souvenir au réveil de ce que l’on a entendu pendant le sommeil ? » « Que sait-on de la perception des personnes dans le coma ? » « La conscience, l’âme, sont-elles des fictions ou des processus organiques ? » « Comment peut-on se construire une identité sans mémoire ? » « Est-il possible d’implanter de faux souvenirs dans le cerveau ? »… L’auteure est aussi interrogée sur ses méthodes de travail : avec humour elle les compare à un presse-purée.

L’échange est dense, les questions comme les réponses d’un très haut niveau scientifique mais toujours empreintes d’humanisme et faites avec la simplicité propre à ceux qui maîtrisent totalement leur sujet. A les écouter on se sent intelligent. Mais cette simplicité est trompeuse, comme le rappelle Karim Jerbi, citant le biologiste Lyall Watson : « Si notre cerveau était suffisamment simple pour que nous puissions le comprendre, un tel cerveau nous empêcherai d’y parvenir ! »

08
mar

Mémoire familiale en Seine-et-Marne


Plusieurs groupes de Seine-et-Marne se sont réunis aujourd’hui. Parmi eux, des membres du Clic Rivage, du réseau d’échange réciproque de savoirs de Meaux, de l’université inter-âge de Melun ou encore de l’écomusée de Savigny le temple. Tous sont venus écouter Anne Muxel, sociologue et directrice de recherche CNRS au centre de recherches politiques de Sciences Po. La thématique du jour est « la mémoire familiale », à laquelle la chercheuse a consacré un ouvrage.

Pour définir cette mémoire, la sociologue recourt volontiers à une formule paradoxale : « la mémoire est le présent du passé ». Avec aisance et clarté elle décrit cette matière complexe au moyen de cercles concentriques qui vont de la mémoire sensorielle à la mémoire collective, du plus intime au plus commun, du plus enfoui au plus exprimé. Enfin elle précise les fonctions de cette mémoire : transmission, réviviscence et réflexivité. Elle laisse ensuite la parole à la salle.

Un échange vif mais un peu décousu prend place.
«Du passé faisons table rase… Depuis le début de votre exposé cette phrase me trotte dans la tête commente Françoise. Ça vient d’où ?». « De l’Internationale ! » répondent en chœur ses voisines.
Martine, qui revient d’un voyage au Vietnam, relève que souvenir et parole sont difficiles pour ceux qui ont vécu des moments douloureux, tels la guerre. Elle évoque les rescapés de la Shoah, les thèses de Boris Cyrulnik sur la résilience.
Pour Daniel il est plus facile de transmettre à ses petits-enfants les bons moments, les éléments positifs que les difficultés ou les doutes et il s’interroge sur cette sélectivité. Michelle et Gérard lui répondent : « Il faut que l’auditeur soit demandeur »…

Pour remettre un peu d’ordre, Sophie Ferté qui anime la séance, propose un tour de table, afin que chacun puisse formuler une question, une remarque.
Beaucoup d’interventions tournent à la confidence.
Jean illustre la différence de souvenirs au sein d’une même famille avec une anecdote personnelle. «Pendant l’exode j’avais six mois. Des avions ont survolé la route et tout le monde s’est éparpillé. Ma mère m’a déposé au fond d’un fossé et s’est allongée sur moi. Il y a peu, mon frère de dix ans mon aîné m’a confié : « j’ai alors remercié maman d’avoir protégé mon petit frère ». Mais ma sœur, qui a huit ans de plus que moi m’a dit qu’elle en avait voulu à maman d’avoir écrasé le bébé ».
Le ton est donné et la séance tourne à l’intime. Gérard déplore avoir été séparé de ses parents entre onze et vingt ans, pour ses études. «Encore aujourd’hui je n’arrive pas à surmonter ce manque qui me chagrine » confie le retraité.
Josée évoque un nouvel an familial qui a permis à ses parents, très âgés, de révéler à leurs enfants des facettes jusqu’alors inconnues de leur histoire.
Emile confie son rêve de retracer dans un livre la vie de sa famille et celle de son épouse, cadette de treize enfants.
Geneviève évoque aussi sa fratrie, 8 frères et sœurs tandis que Martine déplore d’avoir été enfant unique : « j’ai moins de passé familial ».

Françoise parle de ses petits-enfants américains et de son besoin, renforcé par la distance, de leur transmettre lectures et recettes.
Michelle, généalogiste à ses heures, mentionne une de ses sœurs : « Elle raconte comme lui étant survenues des choses qui me sont arrivées à moi ! ».
Danielle raconte comment, en travaillant sur les récits de vie et la mémoire, elle a publié un ouvrage constitué par le récit collectif de quatre-vingt habitants de Meaux.
Hue-Tam relate sa propre expérience : d’origine vietnamienne elle dit n’avoir rien transmis à ses propres enfants, « mais j’ai appris que mon fils aîné a demandé à sa fille de suivre des cours de vietnamien ».
Enfin Odile, dans des termes poétiques et précis, décrit « pendant le sommeil, l’éclatement d’une bulle de mémoire dans le magma intérieur » et, à la lumière d’un souvenir remémoré, s’interroge: « oublie-t-on vraiment ou ne fait-on que refouler ? Ce trésor intérieur qui affleure à la conscience, comment peut-on jardiner dedans, le travailler ? ».
C’est en citant Brel que lui répond Gérard « On n’oublie rien de rien, on s’habitue c’est tout ».
Des applaudissements nourris clôturent la séance.

01
mar

Le conseil général face à l’indicible


Le Conseil général du Val de Marne ne se contente pas de soutenir le dispositif QSEC, il y participe activement. Plus précisément, une vingtaine d’agents du CG94, issus de multiples services (culture, informatique, eau et assainissement, ressources humaines, espaces verts, archives, jeunesse et sport…) ont constitué un groupe dont le thème de réflexion est « pourquoi se souvenir ? Une trajectoire de l’individu au collectif ».
Ils accueillent aujourd’hui une anthropologue, Martine Hovanessian, directrice de recherches au CNRS pour parler d’exil et de transmission de la mémoire familiale.

L’exposé de la chercheuse se concentre sur le génocide des arméniens en 1915, thème central de ses recherches. Elle évoque les rescapés souvent orphelins et devenus apatrides. « Sans retour possible » : telle est la mention qui figure sur leur passeport quand ils en possèdent. Elle décrit l’importance vitale que prend la mémoire au sein de cette diaspora, mémoire qui passe par des lieux, églises, monuments aux morts, mais aussi par le récit. L’anthropologue explique avoir travaillé dans un premier temps sur « la patrimonialisation de la mémoire collective à travers le marquage urbain » pour passer ensuite à une approche plus intime : le recueil d’histoires de vie au travers de groupes de paroles constitués avec des enfants de survivants. Elle prépare d’ailleurs un ouvrage issu de ces récits, « ces mémoires de fantômes, de disparitions, de terreurs » scande-t-elle dans une des envolées lyriques qui émaillent sa présentation à la fois émouvante et théâtrale.

Rescapés de la Shoah, victimes du génocide rwandais accompagnent la cohorte des exilés arméniens. Elle égrène de multiples références : Jean-Jacques Moscovitz, Paul Ricœur, Hanna Harendt, Primo Levi… mais aussi ses propres publications. Son verbe est tour à tour flamboyant et hésitant, sa posture oscille entre le repli et la harangue : elle est toute à son sujet, passant de l’emphase à la confidence. La tâche qu’elle s’est fixée est ardue : expliquer comment arriver à dire l’indicible, raconter l’inénarrable.

La première question de la salle vient de Francine, qui souhaite voir l’anthropologue revenir sur l’importance de la langue, essentielle selon elle à la transmission mais aussi vecteur de la création artistique et charnière entre le passé et le présent. La spécialiste abonde dans son sens.
Yves prend la parole à son tour : «Votre présentation m’a touché directement. Mes parents, aujourd’hui décédés, étaient des rescapés de la déportation. Je l’ai su d’abord par ma mère. Mon père avait du mal à aborder le sujet, il ne l’a fait avec nous que beaucoup plus tard. On sentait comme une culpabilité. Dans ma famille, il n’y a eu aucune transmission, ni de la langue, ni de la culture, ni de la religion. Je ne me sens pas lié au judaïsme. Aujourd’hui je suis marié avec une antillaise et mes enfants sont métis. Je remarque qu’il n’existe pas de lieu de recueillement pour dire l’histoire douloureuse des Antilles. A l’exception peut-être du musée de l’immigration de la porte Dorée, dont je ne sais trop que penser. Quel est votre avis ? ».

La question n’est qu’un prétexte au témoignage. L’anthropologue ne s’y trompe pas. Elle évoque brièvement le musée (elle a participé à son comité de pilotage) mais convoque le témoignage et les livres de Charlotte Delbo : « il est impossible de revenir à l’humain après Auschwitz ».
Les dernières questions portent sur la folie qui menace ceux qui ont traversé de telles épreuves, sur l’absence de figures maternelles dans les récits des rescapés arméniens. Alors que la séance se clôt dans une certaine gravité, Marie-Thérèse et d’autres participants témoignent leur enthousiasme à la conférencière : « c’était passionnant ».
Dans l’ascenseur de l’Hôtel du département les discussions se poursuivent. L’exil des rescapés fait douloureusement écho aux histoires personnelles. L’horreur absolue renvoie aussi aux petits drames intimes et familiaux. La question de l’origine, cruciale pour ceux qui n’ont plus ni terre ni mère ni repère, nous taraude tous.

21
fév

CR Atelier Echange sur « la mémoire »

Le 29 Janvier dernier, les dames de l’EIE de Surville se réunissait pour échanger sur la thématique de « la mémoire ». Voici le compte-rendu ‘brut’ de leurs réactions suite à l’intervention du Dr Eva BONDA, Docteur en Neurosciences.

Présents(es) : FatimaS, Marie-Thérèse, Fatma, Sandrine, Simone, Hafida, Rosine, Malika, FrancineT, FatimaB, Sylviane, Messaouda, Noara, Katia et Farid.

Katia : « Elle était ouverte. Elle nous a donné des conseils. Ca m’a fait du bien »

Malika : « Un peu de retard comme d’habitude. Elle nous a expliqué le cerveau. Elle l’a découpé en  hippocampe et hypophyse. C’est comme le cheval. Elle a tout expliqué. Je lui ai demandé : « y’a un tout petit côté rouge », celui qui procure l’émotion. Il paraît qu’il est pareil pour tout le monde. Il n’est pas proportionnel aux émotions »

Sandrine : « Le cerveau fonctionne avec les racines, celles qui dépendant de là où on habite : en Afrique (racines émotives) ou au Canada (racines plus froides)

Malika : « On a les gênes de nos parents ». L’Alzheimer vient des gênes. C’est héréditaire. Ca peut sauter une génération »

Simone : « Y’a plus de risques avec l’âge. Il faut prendre des cours quand on a 50 ans. Il faut travailler la mémoire. A partir de 50 ans : s’obliger à lire, à marcher. Le cerveau retient un minimum au fur et à mesure qu’on vieillit »

Hafida : « Il faut s’obliger à faire des trucs qu’on n’aime pas. Ca m’a donné envie de prendre un livre. Peut-être qu’un jour je vais réussir à lire. Je dis à mes enfants : « Ne faîtes pas comme moi ». J’ai des livres, je les passe aux copains, je ne les lis pas ».

Simone : « Moi non plus, je n’aimais pas lire. J’ai commencé par des romans à l’eau de rose et puis… »

Hafida : « La seule lecture que j’ai faite vraiment est celle du « rat des villes » et  du « rat des champs ». En ne lisant pas, j’ai raté quelque chose »

Fatma : « J’étais dans le coma : quand je me suis réveillée, j’avais perdu la mémoire. Il faut lire. On m’a dit « force toi à lire ». Une dame me lit une histoire et moi je la suis »

Farid : « Le matin, quand on se lève, on est frais, on retient »

Fatma : «  En deux heures, j’ai lu une page en arabe et la deuxième fois, j’ai compris ce que j’ai lu. Pour bien assimiler je relis la même page plusieurs fois (versets du Coran). J’ai commencé jeudi, suite aux conseils de cette dame »

Sandrine : « Il y a la mémoire frontale et visuelle. Une mémoire ancienne qui revient par le cortex. Les Alzheimer ne fonctionnent que par la mémoire ancienne »

Rosine : « Quand on travaille son corps, on travaille sa mémoire »

Farid : « On a oublié quelque chose qui s’est passé il y a vingt ans : une musique, une image, une odeur nous fait basculer vingt ans en arrière »

Malika : « C’est bon de travailler la mémoire avec la musique »

Farid : « En fait, on n’oublie rien. Tout est dans l’inconscient. Ce sont différents objets qui peuvent faire rappeler. On remarque souvent qu’on retient plus ce qui nous a fait du bien et qu’on met de côté ce qui nous a fait du mal »

FatimaB : « Je n’ai pas compris : c’est quoi la dyslexie ? »

Simone : « C’est un problème de langage, de lettres qu’on inverse »

FatimaB s’engage à faire des recherches sur la dyslexie. Elle les rapportera au groupe ensuite.

Fatma : « C’était bien exprimé. J’aimerais bien refaire encore un travail en rapport avec la mémoire. Elle nous a montré des diapos sur la mémoire »

Messaouda : « Elle nous a montré des choses qu’on ne savait pas. Les chimpanzés ont les mêmes neurones que nous. La maladie d’Alzheimer n’est pas héréditaire »

Sandrine : « Maintenant c’est reconnu. Avant on disait que c’était l’âge. Cette maladie n’avait pas de nom »

Messaouda : « La mémoire se soigne avec des médicaments (il freine seulement son évolution, c’est tout). Dans la cuisine, si on utilise toujours la même plante, on n’attrape pas la maladie »

Rosine : « par exemple le curcuma est une épice qui peut  soigner, je recherche quels en sont les propriétés et comment l’utiliser » »

Hafida : « Elle a utilisé un vocabulaire qu’on a compris. Elle a essayé de se faire comprendre de toutes »

Malika : « Elle nous a parlé comme au peuple. Elle nous a considéré au même niveau qu’elle »

Farid : « C’est de la pédagogie : comment transmettre justement au public auquel on s’adresse »

18
fév

A la pêche aux participants

Mercredi, c’est jour de marché aux Champioux, à Argenteuil. L’occasion rêvée pour l’équipe de la maison de quartier du Val-Notre-Dame, épaulée par des animatrices de l’antenne locale des Petits Débrouillards, de recruter des participants pour le programme QSEC.
A cette fin, tous ont mis un chapeau melon et revêtu une pancarte pour interpeller le chaland. On peut y lire l’interrogation suivante : « Faut-il avoir une mémoire de poisson rouge pour être heureux ? »

Dans les allées du marché, les regards suivent, intrigués, les jeunes femmes et Abdel, le seul garçon du groupe. Animateur et animatrices vont à la rencontre des curieux, devancent parfois les questions. « Qu’est-ce que ça vous évoque ? », « Qu’en pensez-vous ? ».
Les réactions, souvent amusées, sont parfois surprenantes. « Moi je mange les têtes des poissons pour avoir de la mémoire » énonce un passant. Une habitante du quartier se récrie au contraire « Mes poissons rouges se souviennent de tout et ils sont très heureux ! ».

La plupart ont tout de même une lecture moins littérale. «Il faut vivre avec ses souvenirs, mêmes s’ils sont douloureux, c’est ce qui forge le caractère, ce qui fonde l’expérience» analyse un trentenaire en jean. «Il ne faut pas tout garder, que le bon, que les souvenirs de jeunesse» conseille un octogénaire. Revêtu de son gilet jaune aux couleurs de la CGT-Retraites, un militant interrompt sa distribution de tracts pour se joindre à la discussion : «C’est important la mémoire, d’ailleurs nous transmettons l’histoire du syndicat aux nouveaux adhérents». Puis il évoque son père de 92 ans, qui se souvient de tout.

Les échanges prennent souvent un tour personnel : «Allez la vieille, il y a pire que toi. Je me dis ça chaque matin en me levant. Sinon comment voulez-vous que je m’en sorte avec tous les médicaments que je prends, pour le cerveau, pour la dépression»… «30 ans en arrière on était plus heureux », «quand on est vieux on se souvient de sa jeunesse par cœur mais pas de ce qu’on a mangé à midi », «il faut avoir des souvenirs pour se rappeler des belles choses»…

La parole se libère, des échanges prennent place. A un homme d’une soixantaine d’années qui déclare que pour être heureux il faut savoir oublier, une jeune femme, la vingtaine, réplique : « si on oublie le malheur, comment se souvenir du bonheur ? ». Chaque échange permet aux animatrices de convier les passants à une réunion, le samedi suivant à la maison de quartier et de présenter le dispositif QSEC. Quelques unes des phrases exprimées sont affichées dans le marché.

Les commerçants, d’abord méfiants, se prennent aussi au jeu. « Ça fait plaisir de voir des actions comme ça dans un quartier défavorisé » confie le fleuriste.
Le plaisir est partagé. En regagnant la maison de quartier, après deux heures dans les allées du marché, l’animateur comme les animatrices sont enthousiastes. « Génial ». « J’adore ». « A refaire ».
Reste à savoir si la parole libérée ce jour continuera d’éclore au sein d’un groupe. Verdict samedi 09 février…

07
fév

Conférence de Jean-Philippe Lachaux

Jean-Philippe Lachaux, neurobiologiste, chercheur en neurosciences cognitives, directeur de recherche CNRS, et auteur du livre « Le cerveau attentif » a tenu une conférence lors de la réunion du groupe QSEC de l’ Université du Temps Libre d’Evry.

Au sommaire : les liens entre l’attention et le cerveau.

La conférence:

Les questions-réponses :