Qsec

Le blog
Saison 2012-13 : La mémoire
07
juil

La mémoire d’Evry

Quoi de mieux qu’une balade urbaine pour évoquer la mémoire des lieux ? En mai dernier, Pascal Chatagnon, du conseil de quartier EvrySud, en compagnie de Cécile Priou de Planète Sciences Ile-de-France e d’Elodie Valentin, chargée d’évaluer le dispositif QSEC ont arpenté les rues d’Evry en compagnie de Maurice Blanc, sociologue. Continuer la lecture

01
juil

Le lycée Newton fait son cinéma

Les douze élèves de Seconde pro « Systèmes électroniques numériques » du Lycée Newton de Clichy-la-Garenne ont consacré leur saison QSEC à la mémoire numérique et au devenir des données stockées sur internet. Et pour donner forme à cette réflexion, ils ont chacun réalisé un petit film d’animation ! Continuer la lecture

25
juin

Partage d’expériences en Essonne

Inaugurés en avril dernier la Médiathèque Albert-Camus et le Conservatoire Albéric-Magnard
d’Evry sentent encore le neuf. Leur auditorium commun accueille aujourd’hui une exposition hors du commun. Jeux de sociétés (Memory, quizz, mots croisés géant), dessins, roman-photo, sculpture en éponge de chantier… Autant de restitutions des travaux menés par les groupes de l’Essonne réunis pour dresser ensemble, en débattant, un bilan de leur saison QSEC consacrée à la mémoire. Continuer la lecture

19
juin

Le débat de cloture en images

Le reportage photo de Guillaume Lebrun sur le débat de cloture, à découvrir en intégralité sur Flickr :

Débat Cloture QSEC 2013

Débat Cloture QSEC 2013

Débat Cloture QSEC 2013

Débat Cloture QSEC 2013

Débat Cloture QSEC 2013

Débat Cloture QSEC 2013

10
juin

Un débat chaleureux

Ce 7 juin 2013, tous les ingrédients étaient réunis au Conseil Régional d’Ile-de-France pour placer le débat de clôture de cette saison QSEC sous les meilleurs auspices. Parmi ceux-ci : une chaleur estivale, des participants ravis de se retrouver ou de se découvrir, des invités prestigieux et une bonne humeur généralisée…

Parmi les 200 participants, de très nombreux membres issus des 80 groupes d’habitants de la région Ile-de-France, mais aussi les médiateurs culturels qui les ont accompagnés, quelques-uns des experts qu’ils ont reçus, des représentants de la région, de l’Etat et les membres du comité scientifique. Une foule bigarrée, constituée à la fois de lycéens, de pensionnaires de maisons de retraite, d’habituées de centre sociaux, d’universitaires, de passionnés…
Passée l’introduction, la séance a débuté sur les chapeaux de roues, la salle réagissant volontiers aux invitations de Paul de Brem, le journaliste scientifique qui animait le débat.

Sur les 150 items proposés (c’est à dire les formulations issues de la réflexion de chacun des groupes) le comité scientifique en a retenu 41, classés en quatre thématiques :
1- Mémoire, histoire et patrimoine
2- Fonctionnement et dysfonctionnement cérébral
3- Mémoire individu et famille
4- La mémoire à l’ère des technologies numériques

Après un petit film humoristique d’introduction, chacun est invité à donner son point de vue et échanger sur chacun de ces thèmes.
Marie-Antoinette, du foyer Rameau d’Evry, est une des premières à prendre la parole pour souligner à quel point elle a apprécié de travailler sur le sujet. Puis ce sont les élèves du lycée François Arago de Villeneuve Saint-Georges qui évoquent les liens entre mémoire et immigration conduisant Isabelle Veyrat-Masson, historienne et sociologue membre du comité scientifique, à réaffirmer que la mémoire est à l’interface entre le passé, le présent et l’avenir, et qu’ici et là-bas se répondent : «Il est important, quand on vient d’ailleurs, de retrouver en France des éléments de sa propre histoire » précise-t-elle. Shelor, lycéen haïtien, approuve en évoquant la figure de Toussaint-Louverture célébrée par un monument de sa ville. Amar évoque lui aussi la mémoire de la ville en rappelant l’existence des bidonvilles d’Argenteuil, dont il déplore l’absence de trace. Marie-Anne de Brunoy lui recommande de visiter la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Anne-Gaël, souligne les travaux menés par l’Agora de Nanterre pour créer des échanges entre chercheurs, artistes, associations sur « cette matière vivante qu’est la mémoire ». Christine, photographe de Bretigny-sur-Orge, évoque les relations entre mémoire et image, tandis que Mohamed, formateur à l’école de la seconde chance des Mureaux se demande qui, en définitive, écrit l’Histoire.

Les thématiques se succèdent et les échanges restent nourris. Florian, médiateur scientifique auprès de l’université permanente de Paris rappelle l’importance que revêt l’oubli dans les processus neuro-biologiques mémoriels. Jacqueline, qui enseigne la danse et le mime à Paris 10 s’interroge sur les relations entre la mémoire et le mouvement, la possibilité de bouger et l’apprentissage.

Christelle, professeure au Lycée Condorcet de Limay, relate le parcours de son groupe d’élèves « ils ont été surpris de découvrir que la mémoire pouvait s’améliorer, et aussi de constater qu’on n’était pas tous égaux en la matière ». Francis Eustache, neuropsychologue et membre du conseil scientifique rappelle alors qu’il existe en effet des inégalités génétiques. Denis, du groupe de Sceaux, soulève les protestations du corps enseignant : « on ne s’appuie pas assez sur les différentes formes d’intelligences dans nos apprentissages ». Christelle se récrie et indique faire ce travail.

Emile, de Savigny-le-Temple, évoque les difficultés qu’il a rencontrées pour reprendre des études à l’age de 25 ans : « Mais avec un peu de méthode et beaucoup de motivation, c’est possible ! ». Isabelle, formatrice en pédagogie qui est intervenue auprès de plusieurs groupes, insiste sur cette dernière dimension : « il n’y a pas de mémoire sans futur, sans projet, sans devenir ».
Seule Rebecca reste indifférente à ces échanges. Elle dort sur les genoux de sa maman sociologue. A dix mois, tout cela lui passe largement au-dessus de la tête…

Daniel, du groupe Clic Rivage, évoque la dimension affective du dialogue entre les générations dans une famille. Andrée de la maison de quartier Val Notre-Dame d’Argenteuil parle de la difficulté à échanger : « Il reste des silences, des choses dont on ne veut ou ne peut pas parler. Mes petits-enfants m’interrogent, mais je reste discrète ». Ghislaine, qui fait partie du même groupe, abonde dans son sens : « Que faire quand une partie de l’histoire familiale est occultée, que la mémoire est perdue, qu’il y a un trou ? ». Serge Tisseron, psychiatre et membre du conseil scientifique, répond en proposant d’inventer, ensemble, la mythologie familiale. Mimmona, elle-aussi issue du groupe d’Argenteuil évoque pudiquement son histoire personnelle, son père ouvrier, les 18 enfants élevés par sa mère, son parcours : « je n’ai fait que l’école primaire, j’ai vécu quatre ans dans un bidonville » et sa grande difficulté à partager ses souvenirs avec ses propres enfants : « j’ai peur d’être mal regardée ». Finalement conclut-elle « c’est petit à petit, au fil du temps, qu’on apprend à transmettre certaines choses essentielles». Des applaudissement saluent sa contribution.

« Peut-on distinguer ses souvenirs personnels des souvenirs qui nous ont été racontés ? » s’interroge Robert, de Bretigny-sur-Orge. «Les technologies ne risquent-elles pas de rendre notre cerveau fainéant ? » se demande Touati. « Comment, avec la profusion du numérique, va-t-on parvenir à oublier, qui va trier ? » s’inquiète Millie. Daniel évoque un article de presse selon lequel les cadres de la Silicone Valley préfèraient envoyer leurs propres enfants dans écoles déconnectées. Denise insiste sur le repos nécessaire à accorder au cerveau : « le vagabondage cérébral est à la base de la créativité » et rappelle les expériences menées en France, avec des lycéens qui acceptaient de se passer d’écrans…

La séance se clôt par les contributions de Benjamin Stora, historien et Roland Jouvent, psychiatre. Nicolas Blémus, coordinateur régional qui a porté, quatre ans durant, le projet QSEC annonce son départ et est ovationné. L’aventure se poursuivra cependant l’année prochaine, sur le thème de l’eau.
Avant de quitter la salle pour échanger à l’occasion d’un cocktail, les groupes immortalisent le moment, se prennent en photo, échangent leurs coordonnées. Des affinités sont apparues, des rapprochements ont eu lieu. Toutes les distances semblent abolies, par exemple entre Villeneuve-Saint-Georges et Clichy-la-Garenne, à en croire lycéens et lycéennes… Comme cela a été répété tout cet après-midi de printemps : la mémoire c’est l’avenir !

05
juin

Débat de cloture 2012-13

Vendredi 7 juin 2013 de 13h45 à 18h au Conseil régional d’Ile-de-France (57, rue de Babylone – 75007 Paris) aura lieu le débat de cloture de la saison 2012-13 de QSEC.

Après 8 mois de réflexions menées dans le cadre du dispositif Questions de Sciences, Enjeux Citoyens sur le thème de la mémoire par plus de 1 400 Franciliens issus de tous les horizons (actifs, lycéens, retraités, femmes aux foyers ou jeunes en formation professionnelle) et des 8 départements de notre région, Isabelle This Saint-Jean, Vice-présidente en charge de l’Enseignement supérieur et de la Recherche vous invite à un grand débat de clôture le

Depuis le mois de novembre 1400 franciliens à travers 8 départements ont participé à plusieurs centaines de rencontres avec des spécialistes de la mémoire, et notamment avec des chercheurs de toutes les disciplines scientifiques. À l’issue de ce parcours, les groupes d’habitants ont formulé des convictions et des idées sur les principales problématiques liées à la mémoire.

40 de ces idées seront portées par 200 représentants des groupes d’habitants et débattues avec les trois membres du comité scientifique Questions de Sciences, Enjeux Citoyens (QSEC) spécialistes de la mémoire : l’historienne Isabelle Veyrat-Masson (CNRS), le psychanalyste Serge Tisseron (Université Paris X) et le neuropsychologue Francis Eustache (INSERM).

Présents durant toute la durée des échanges, l’historien Benjamin Stora et le psychiatre spécialiste du cerveau Roland Jouvent, prendront la parole afin de conclure l’événement. Un évènement présidé par Isabelle This Saint-Jean, Vice-présidente en charge de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

15
mai

Conseil des anciens et sociologie de la mémoire


Des youyous de joie saluent mon entrée à la mairie du XIXème arrondissement. Un mariage y est célébré. Je ne me rends pas à la noce mais à une réunion du conseil des anciens, dont les membres accueillent la sociologue Marie-Claire Lavabre pour parler de la relation entre mémoire individuelle et collective.

Dans la salle du conseil, sous un portrait de François Hollande, les séniors n’hésitent pas à interrompre la conférencière pour lui demander des précisions. Ahmed la presse de définir la mémoire collective. La sociologue retrace l’histoire du concept, datant son apparition à 1978, sous la plume de l’historien Pierre Nora dans un article rendant hommage aux travaux du sociologue Maurice Halbwachs. Suzy évoque les travaux de Jung et de Freud. Fanny demande des précisions sur l’articulation entre mémoire collective et école obligatoire. La sociologue répond aux questions posées, précise les concepts, les champs, la mémoire de la psychanalyse se distinguant de celle des sociologues ou des historiens. Une part importante de son exposé consiste précisément à distinguer la mémoire et l’Histoire. Leurs finalités ne sont pas les mêmes : la première construit une identité, la seconde bâtit une connaissance.

Le caractère fictionnel d’une mémoire nationale n’échappe pas aux auditeurs. Ahmed évoque la figure de Charlemagne tandis que Suzy rappelle qu’aujourd’hui Jeanne d’Arc est récupérée par le Front National après avoir été, pendant la guerre un emblème communiste. On revient, par le biais du travail de mémoire, à la psychanalyse, et on évoque, à travers « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci« , de Freud, la notion de faux souvenir, qui fait vivement réagir Ahmed. Bruno explique « les historiens travaillent sur des faits avérés alors que la mémoire est un phénomène dynamique et subjectif ». Suzy renchérit, en évoquant l’occupation : « on a tendance à oublier ce qui n’est pas glorieux ».


La conversation restera sur cette période. Fanny raconte l’incrédulité d’une jeune femme assise à côté d’elle pendant une projection de « Nuit et Brouillard ». Joyce, qui se présente comme déléguée à la mémoire (elle est membre actif d’associations de rescapés des convois 6 et 73) raconte les réactions des élèves qu’elle accompagne à Auschwitz. On évoque la figure des justes, la disparition des derniers témoins de l’époque, et les souvenirs se font plus personnels. Fanny et Suzy racontent brièvement les bombardements alliés à la Libération. «C’est un sujet dont on ne parle jamais, raconte cette dernière. Je me souviens de tout ça, je l’ai vécu. Pourquoi ce silence assourdissant ? »
Alors que la séance se clôt par une collation, les conversations se poursuivent, les souvenirs partagés renforçant la cohésion du groupe. Finalement comme le dit Marie-Claire Lavabre, citant Maurice Halbwachs, c’est à l’échelle intermédiaire des groupes, entre l’individu et la nation, que se développe la mémoire collective.

02
mai

La mémoire à la maison de retraite

Ce 2 mai, les pensionnaires de la résidence de la Butte aux Pinsons, à Bagnolet, reçoivent la visite d’Henri Ostrowiecki. Auteur d’une autobiographie, « la demi-douce », ce rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’ est venu partager avec eux son histoire et ses réflexions.

Peut-être est-ce le soleil printanier ou le feu qui brûle dans la cheminée malgré la température clémente, mais les résidents de la maison de retraite sont un peu dissipés. Alors que l’auteur résume à grands traits son histoire, Claudette ronchonne « on connaît tout ça »…
Effectivement, né en 1937 Henri Ostrowiecki est peut-être un des benjamins de la salle constituée en large partie d’habitants d’Ile-de-France qui tous ont vécu, de près ou de loin, l’occupation allemande. Rose évoque du bout des lèvres sa sœur et son mari, fusillés par les nazis. Pour Noëlie la tragédie du Vel’d’hiv’ « ça parle à tout le monde, du moins dans notre génération ».

La discussion porte aussi sur ce qui a poussé l’auteur a écrire. Nicole lui demande s’il prenait des notes. « Pas du tout. J’avais l’impression de tourner des pages de ma mémoire, un souvenir en appelant un autre » lui répond Henri Ostrowiecki. A ses côtés, un autre Henri, de trois ans son doyen, évoque ses propres souvenirs, la période où il vendait des livres chez Gibert…
Les échanges sont très décousus, parfois surréalistes. Jennifer essaie de recadrer le débat. Difficilement.
Yvonne, poussée par Claudette, parle traite des vaches et boites de camembert. Jean-Pierre raconte ses vacances à la ferme. Odette souligne l’importance de la transmission de la mémoire. L’écrivain acquiesce : «Avec ce livre j’ai fait une sépulture à mes parents ». Nicole se fait enjôleuse : « A vous regarder, on voit aujourd’hui que vous êtes parvenu à une profonde sérénité ». Flatté, l’auteur admet « Jamais je n’ai été si heureux qu’à présent. L’écriture y est pour beaucoup ».

Claudette ne l’entend pas de cette oreille : « J’ai essayé de lire votre livre. Je me suis arrêtée au bout de 25 pages. Ça ne m’intéressait pas. C’est très bien, mais ce n’est pas pour moi » affirme-t-elle, revêche.
Pourtant, de bribe en bribe, elle décrit à son tour son parcours, par bien des points semblable à celui de l’invité : elle n’a pas fait d’études et s’est retrouvée à l’usine en 1951. « J’ai fait de tout, j’ai travaillé dans le papier, les carnets, la couture, les slips, les maillots de corps, les boutons, les poupées… mais mon expérience n’intéresse personne » assène-t-elle. Plus tard elle avouera surtout n’avoir personne avec qui la partager: « je ne me suis pas mariée, je n’ai pas d’enfants, pas de petits enfants, ni frère ni sœur, pas de famille. Mais je me débrouille quand même pour transmettre » conclut-elle abruptement. L’heure de goûter est venue.
Autour de gâteaux secs et de jus d’orange, les pensionnaires de la Butte aux pinsons continuent de partager leurs histoires, leurs souvenirs.

18
avr

Rencontres internationales au centre social

Cécile Priou, qui suit le groupe pour Planète Sciences m’avait prévenu : «tu risques d’être surpris, c’est un groupe particulier… ». En arrivant au centre social de Brunoy, je suis d’abord frappé par la diversité des visages. Le groupe est constitué d’une vingtaine de personnes, principalement des femmes, qui fréquentent le centre. Parmi elles, des étrangers qui y suivent des cours de français, et qui, maitrisant à peine notre langue suivent assidûment les débats sur la mémoire. Aujourd’hui le groupe accueille aussi quelques nouveaux visages : ceux d’Onilda et Romao arrivés il y a huit jours seulement du Cap vert ou encore celui d’Abdelmoumin fraichement débarqué du Maroc.

Ce groupe multiculturel aborde ses dernières séances. Ils ont déjà trouvé une formulation synthétisant leur parcours : « La transmission de nos cultures, de nos origines participe à la création d’une nouvelle mémoire de là où nous vivons ».
La réunion du jour démarre difficilement : il faut dire qu’Alexandra, qui anime le centre social, distribue allègrement gâteaux secs, œufs en chocolat et boissons chaudes. Contents de se retrouver, tous échangent des plaisanteries. Cécile leur demande d’essayer de formuler ce que ces séances leur ont apporté.

Henriette évoque immédiatement un enrichissement personnel : «J’ai beau avoir voyagé et bénéficier d’une triple culture, en 35 ans de vie à Brunoy je n’ai jamais eu d’échanges aussi profonds avec tant de cultures différentes ». Même sentiment pour Atidel : « Ici, les barrières sont tombées, on se lâche ». Luc confie avoir le sentiment que tous s’apprécient. Marie-Anne note la grande attention portée à chacun, la qualité de l’écoute quelles que soient les difficultés d’expression.

En effet, la bienveillance générale est palpable, dans cette salle où tous les visages diffèrent. Atidel, blonde et tunisienne, est venue avec son fils de deux ans et demi. A côté d’elle Marie-Anne, élue du conseil municipal et participante de la première heure. Mme Moua, laotienne est assise entre Romao et Abdelmoumin. Vy et Somaly, deux jeunes femmes cambodgiennes, remplissent de notes leurs cahiers. Sherifa, Saïda, algériennes, sont assises à côté de Marie la bretonne et de Luc le marseillais. Christiane est parisienne tandis qu’Henriette est emblématique de cette assemblée hétérogène, avec un père strasbourgeois et sénégalais et une mère vietnamienne. « C’est l’ONU à elle seule » plaisante Luc, dont les saillies ponctuent toute la rencontre.

Le groupe est une vivante illustration de son propos : sous mes yeux l’échange interculturel construit une identité commune. Certes les échanges sont décousus, très informels, mais d’une densité peu courante.
On compare les traditions et les robes de mariés. Marie-Anne raconte comment, en 1972, pour faire plaisir à sa belle-mère marocaine, elle, qui rêvait de robe blanche, s’est mariée en caftan multicolore. Vy décrit les 7 robes et les parures de bijoux des mariages khmers. Mme Moua décrit les jupes Laotiennes noires, bleues et rouges. On évoque l’exil, le déplacement. Henriette dit qu’elle n’est finalement ni asiatique ni noire ni blanche, et qu’en Afrique on l’appelle Sénégauloise. Sherifa raconte que quand elle retourne en Algérie, elle entend « Voilà les immigrés ». Marie vit la même chose dans sa Bretagne natale où elle est traitée de doryphore.
Ces confidences se font dans la joie, la bonne humeur. L’ambiance est légère même si les propos sont profonds.

Le groupe réfléchit à une restitution de ces séances. Finalement, rebondissant sur une remarque de Marie-Anne qui a comparé celui-ci à une éponge en raison de sa plasticité, de sa souplesse et de sa capacité à accueillir de nouveaux éléments, l’idée d’une sculpture dans ce matériau émerge. Un globe, constitué d’éponges peintes, de photos, de timbres, de pièces ou de billets, de tous les éléments emblématiques des cultures de chacun, sera réalisé. L’œuvre de chacun fera une œuvre commune. Comme les échanges de tous ont permis la constitution d’une mémoire commune. E pluribus Unum

09
avr

Le Conseil général face au devoir de mémoire

La vingtaine de participants du groupe QSEC du Conseil Général du Val de Marne poursuit ses travaux et sa réflexion. En compagnie de Nadia Tahir, civilisationniste et maître de conférence à l’université de Caen Basse Normandie, ils s’attaquent à l’interrogation suivante : « derrière le devoir de mémoire, une guerre mémorielle ? »

L’enseignante chercheuse, qui s’est attachée particulièrement à la mémoire des victimes de la dictature argentine de 1976 à 1983, évoque rapidement ses propres travaux mais aussi ceux d’un confrère sur la révolte catalane du XVIIème siècle et la manière dont la mémoire de cette révolte est constitutive d’une identité.
La chercheuse se place, au moyen de trois longues citations dont elle distribue des copies, sous le triple patronage du philosophe Paul Ricoeur, à qui on doit l’expression « devoir de mémoire », de l’historien Pierre Nora, qui s’est consacré à « l’histoire du présent » et du politologue Enzo Traverso qui, dans « Le passé, modes d’emploi », dénonce les abus de la mémoire collective.

Son exposé, vif et concis, pose les cadres généraux de la réflexion, les illustre d’exemples d’actions de victimes de dictatures d’Amérique latine. Rapidement Nadia Tahir donne la parole à la salle et fait circuler des documents, livres portant la parole des victimes argentines.

Laurence commence par rappeler à quelle point ces questions sont concrètes pour les agents du Conseil Général : «Nous avons dans notre guide des actions éducatives du Val de Marne, une action qui consiste à accompagner des collégiens sur des lieux mémoriels. Longtemps baptisée « devoir de mémoire », un terme qui suscitait de nombreux débats, on appelle désormais cette action « travail de mémoire ». L’injonction est moins forte et fait plus appelle à la construction volontaire de la citoyenneté ».
L’enseignante abonde dans sons sens, rappelant que de nombreux acteurs de la mémoire rejettent de plus en plus le terme de « devoir », jugé contraignant. Pour autant comment faire participer la population à la constitution d’une mémoire ?

Sylvie relève que ces questions traversent toutes les sociétés mais s’interroge sur la sélectivité de la mémoire collective: «De par ma formation d’historienne mais aussi mon histoire personnelle, j’ai été frappée de constater à quel point un silence était fait sur les massacres perpétrés à Madagascar, au lendemain de la seconde guerre mondiale par la nation dont je relève ! ». Elle dénonce une histoire univoque, biaisée, véhiculée de manière caricaturale par les manuels scolaires.
Yves, qui avait évoqué son destin familial dans une réunion précédente, cite Nuit et Brouillard, la chanson de Ferrat « Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire ».
Marité dit avoir l’impression « qu’on a un devoir de mémoire que vis à vis de certains, comme si l’homme n’avait pas le même prix sous toutes les latitudes ».
Christian déplore que la mémoire soit toujours associée à la douleur, et se demande s’il a le moindre devoir vis à vis d’événements dans lesquelles il n’est pas impliqué. « Le devoir de mémoire est-il collectif ou individuel ?» interroge-t-il.
Pour Christelle la mémoire est due aux victimes, c’est une marque d’empathie, un devoir d’humanisme.
Béatrice propose de sortir les archives des cartons : « Mon père a passé cinq ans dans un camp de travail en Prusse pourtant je n’arrive pas à parler d’histoire avec mon propre fils. Il faudrait des lieux interactifs, ludiques, ouverts pour partager l’histoire ».
Delphine relate sa visite de la maison d’Anne Frank à Amsterdam. Un lieu mémoriel où la connaissance se mêle d’émotion tant la petite histoire est mêlée à la grande.

Le débat est nourri, les participants se répondent les uns aux autres tandis que l’intervenante rebondit parfois sur une idée. Elle clôt la séance en communiquant aux participants son adresse mail pour poursuivre plus avant cet échange et en confiant son propre sentiment sur le devoir de mémoire : «A mes yeux, le seul devoir est de s’efforcer de comprendre ce que peut représenter, pour un groupe, une construction mémorielle ».