Le blog
Saison 2012-13 : La mémoire
24
fév
Aux Aunettes, débat pour les uns, jeux pour les autres

Une maison de quartier est d’abord un lieu de vie. Celle des Aunettes, à Evry, n’échappe pas à cette règle. Aussi quand, à l’invitation de Planète Sciences Ile de France, la sociologue Rosane Braud vient parler des aspects anthropologiques et sociaux de l’alimentation, c’est devant un public familial et dans une ambiance qui relève davantage des maisons de l’enfance que des maisons de la culture…

Karima est venue avec ses trois garçons, âgés de 11, 9 et 7 ans. Hamida avec ses quatre filles : l’aînée a 9 ans, la cadette 20 mois. Hafida a aussi 4 enfants à ses côtés: Assala, Wissal, Walid et Yousra. Fatima est accompagnée de deux bambins tandis que Souad est escortée par son fils Ryan âgé de 3 ans. Seule Madeleine est venue sans enfants.

Cet auditoire est-il en mesure d’apprécier une approche socioculturelle des pratiques alimentaires ?  Peut-on pratiquer la sociologie dès 12 mois ? Nada, « la rosée du matin » en arabe, s’intéresse-t-elle vraiment, du haut de ses 20 mois, aux fonctions identitaires de l’alimentation ? Et qu’en pense Elias, 7 ans ? « Je préfère les nouilles, les bonbons et les steaks hachés » finira-t-il par avouer, devant mon insistance…

La présence des enfants vient d’abord d’un quiproquo. La conférence ayant lieu pendant les vacances scolaires, les organisateurs ont indiqué que les mères sans solution de garde pouvaient venir avec leurs enfants. D’interlocuteur en interlocuteur, l’information s’est subtilement transformée. De tolérée la présence des enfants est devenu souhaitable, et la conférence-débat un atelier familial sur l’alimentation.

Un instant décontenancées, Rosane Braud, la sociologue et Karine Clessienne, la représentante de Planète Science, décident de relever le défi. Avec l’aide d’Aïssata, l’animatrice de la maison de quartier, elles installent rapidement tables et chaises pour les mamans, tapis de jeux, matériel de dessins, coffres à jouets (cette maison de quartier est pleine de ressources) pour les enfants, les plus âgés veillant sur les plus jeunes.
Et c’est parti pour une conférence animée. Animée en raison du tapage amical des plus jeunes, mais surtout à cause de l’intérêt réel des mères de famille.

Après s’être présentée, Rosane demande à son auditoire le premier mot qui lui vient à l’esprit quand on lui parle d’alimentation. Un même cri est repris par toutes : « C’est la galère ! ». La sociologue apprécie ce témoignage à sa juste valeur : « on voit là transparaître votre vécu de femme ». « Notre vécu de maman » corrige Hafida. Le ton est donné. Dès le début la conférence tourne à l’échange. Les propos scientifiques de portée générale font immédiatement écho et renvoient au quotidien et à l’histoire de chacune.

« Pourquoi mangeons-nous ce que nous mangeons ? »  questionne Rosane. On apprend aussitôt que Karima déteste les lentilles, qu’Hamida adore le gombo, qu’Hafida apprécie les escargots, on s’échange au passage quelques recettes… L’oratrice parvient à ramener son auditoire à des considérations plus universelles, comme le goût pour le sucré qui serait partagé par tous les bébés…

L’exposé progresse tandis que plus loin dans la salle des toupies voltigent, des cubes s’empilent, des ballons rebondissent…

On apprend qu’avec les aliments nous mangeons également du sens. Que la fonction biologique de l’alimentation s’accompagne d’une multitude d’autres qui renvoient à la place dans la société ou même à l’identité individuelle. Que manger permet l’apprentissage de règles et la transmission de connaissances. Que le plaisir de se nourrir n’est pas étranger à la sexualité. Madeleine fait rire toutes les femmes en résumant d’une saillie : « l’horizontal, si on s’amusait pas on n’y retournerait pas ». En termes plus anthropologiques : le plaisir de la sexualité permet de perpétuer l’espèce, celui de l’alimentation d’assurer la survie… La sociologue évoque les différences de comportement d’une société à une autre, compare la « tradition » française, plutôt latine, aux consommations alimentaires américaines, anglo-saxonnes. Chacune pense aussitôt cuisine française et cuisine nord-africaine. Les anecdotes abondent, pointant vers un respect des cultures.

Partage, convivialité, plaisir : quelle que soit leur histoire personnelle, leur origine culturelle, les femmes autour de la table se reconnaissent dans ce triptyque alimentaire. Hafida relève que les modèles ne cessent d’évoluer, ce qui oblige à les repenser en permanence. Qu’il y a certes des traditions, mais aussi des modes, en matière d’alimentation comme en matière d’éducation. Fatima souligne, parlant de son fils, que les goûts changent au fil des âges.

Les remarques de ces femmes, toujours pertinentes, frappées au coin du bon sens, sont la démonstration empirique des concepts savants présentés. La sociologue, spécialiste d’inter-culturalité y trouve la validation de ses thèses. Et ces mamans, la confirmation de la justesse de leurs intuitions.

Ce n’était pas prévu, là encore le fruit d’un quiproquo, mais chacune des participantes a apporté un plat à partager. Rosane et Karine se joignent avec plaisir au déjeuner du groupe. Parce que la théorie c’est bien, mais rien ne vaut la pratique !

3 commentaires

  1. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par QSEC, QSEC. QSEC a dit: Blog | A la maison de quartiers les Aunettes, on mélange socialogie, alimentation et bonne humeur ! http://bit.ly/dV9100 [...]

  2. karine dit :

    comment mieux résumer ce qui s’est déroulé durant ces deux heures….
    merci

  3. [...] Champigny sur Marne que je retrouve la sociologue Rosane Braud. Son auditoire a bien changé depuis notre dernière rencontre : les mères de famille et leur progéniture tapageuse ont laissé place à une douzaine [...]

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