Le blog
Saison 2012-13 : La mémoire
01
avr
L’alimentation au service des éducateurs de rue

C’est à Champigny sur Marne que je retrouve la sociologue Rosane Braud. Son auditoire a bien changé depuis notre dernière rencontre : les mères de famille et leur progéniture tapageuse ont laissé place à une douzaine d’éducateurs de rue concentrés. Menu du jour : L’alimentation comme lien social.

Je suis arrivé en avance dans les locaux de l’Association Champigny Prévention (ACP). L’occasion idéale pour m’entretenir quelques instants avec sa directrice Dominique Guibert, qui en quelques mots me présente la structure : « Nous sommes une équipe d’une douzaine d’éducateurs spécialisés. Nous travaillons auprès de jeunes en difficulté, de 11 à 25 ans. Nous les rencontrons dans leur milieu de vie, dans la rue, dans leurs quartiers… En fait, depuis plus d’une dizaine d’années, nous avons fait de l’alimentation le support pédagogique privilégié de nos actions de prévention. Manger ensemble permet de mieux vivre ensemble. Nous associons les jeunes à la préparation de repas pour des foyers de jeunes travailleurs ou de mères isolées, nous avons un lieu où depuis 1999 nous servons des petits déjeuners et depuis un an des brunchs. En été, nos jeunes du Val de Marne préparent et servent des repas africains dans un restaurant du Jura… Ces moments de partage leur ouvrent les yeux sur le monde, sur eux-mêmes, sur les autres ».

Dans la salle, Rosane, avec l’aide de Juana de l’Association Science Technologie Société, finit d’installer l’ordinateur et le retroprojecteur pour les diapositives qui accompagneront sa présentation. Sur les murs, les photos de Peter Menzel, tirées de son livre « Hungry Planet ».
Tout en se présentant, Rosane fait circuler quelques livres de référence. La sociologue s’efforce de faire réagir son public, très concentré. Quand elle leur demande, ce qu’est pour eux le lien social, les réponses fusent : partager, échanger, découvrir l’autre, le plaisir, la rencontre, mettre en relation, qui toutes reflètent une expérience de terrain. Aussi la définition officielle qu’en donne la spécialiste – « le lien social désigne l’ensemble des relations qui unissent des individus dans un même groupe et qui établissent des règles de conduites ou des relations entre individus ou groupes sociaux différents… » – semble froide et désincarnée.

Fort de mon entretien préalable avec la directrice de l’association, un doute soudain m’étreint. Et si la rencontre n’avait pas lieu ? En entendant Rosane dérouler sa conférence, exposer ses concepts, je regrette que la sociologue ne se nourrisse pas du quotidien des éducateurs. Et si c’était eux qui avaient l’expérience sociologique de l’alimentation ? Quand Rosane décrit des jeunes qui pour se différencier boivent des Monaco ou des Vittel menthe, j’ai peur qu’un gouffre ne s’ouvre entre le monde de la jeune chercheuse érudite, et le quotidien des éducateurs de rue. Fatima ne dit rien, prend des notes, au premier rang. Romain, Pascal et Leila écoutent. Dominique, Marlène, Domingos interviennent plus volontiers. Berkene et Séverine se sont mis en retrait, au fond de la salle. Sandrine, Hamed et Fred observent, attentifs. Edgar marque un intérêt pour les livres qui circulent et demandera ses notes à Rosane.

En fait l’échange a bien lieu et la rencontre se fait, doucement. C’est une des dernières diapositives qui l’assoit tout à fait : elle est illustrée par un dessin humoristique qui fait réagir toute la salle : « Ah mais chez nous il y a du foie gras ! ». Juana décrit à Rosane les brunchs qu’organise ACP, « C’est beau à voir, avec un endroit accueillant, des produits de qualité, une présentation soignée ». La sociologue souscrit avec bonheur à cette démarche : « Vous avez raison, l’alimentation ne se réduit pas à une fonction nutritive, l’absence de moyens financiers ne signifie pas qu’on n’ait pas besoin de symboles ou de désirs ». Ensemble, la conférencière et son public réfléchissent à la place dans la société assignée par les comportements alimentaires. Des exemples viennent étayer les propos, l’avis de Rosane est sollicité à propos d’un jeune garçon obèse. Finalement conclut Dominique, « cette séance nous permet de conceptualiser notre pratique, de mettre des mots sur nos actions ».

1 commentaire

  1. [...] les éducateurs de rue de l’Association Champigny Prévention (ACP). Le menu est le même que la dernière fois: l’alimentation comme lien social. Même conférence, même lieu, même public, seule [...]

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