Le blog
Saison 2012-13 : La mémoire
22
avr
« Les cinq fruits et légumes par jour, c’est nous ! »

La séance d’aujourd’hui se déroule dans une salle au nom illustre : Salle Beckett. Quand j’entre dans la petite salle aux murs jaunies, j’essaye de retrouver le prestige de cet auteur incontournable. Je suis accueillie avec chaleur par les membres de l’équipe de Qseq ; au-dessus de moi une photo de Samuel Beckett accompagnée de cette citation: « Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux ».
J’y vois comme l’annonce du débat qui va suivre : la sensibilisation à nos habitudes alimentaires et à leurs répercussions sur notre santé.

Le professeur Serge Hercberg de l’université Paris 13 dans le département de Santé Publique et chercheur à Bobigny pour l’INSERN va retrouver pour quelques minutes son rôle de pédagogue. Peu à peu la salle se remplit d’étudiants de la faculté en vacances ainsi que les membres du groupe « Petite Annonce », travaillant sur la notion de « bonne alimentation » et les éléments socio-culturel influents sur nos pratiques.

La séance commence par une introduction « historique ». L’intérêt est d’éclaircir un peu l’histoire et l’évolution de la relation établie entre alimentation et santé, laquelle a énormément évolué, passant d’une vision assez scientifique à celle plus quotidienne concernant les adaptations et les habitudes alimentaires, nous explique notre conférencier d’un soir. L’entrée en matière est un peu rude : on parle de grande mortalité, de maladies chroniques aux facteurs multiples… Le constat est amer : 27 à 34% des cancers sont attribuables à la nutrition selon les pays (d’après une études faite aux États-
Unis, aux Royaume-Uni, aux Brésil et en Chine). Quantités de sel, relation entre nutrition et cancer, rôle important des fruits… Les exemples ne manquent pas.
L’introduction se termine sur une sensibilisation au travail des chercheurs pour le Programme National de Nutrition et de Santé, auteurs du fameux « Mangez cinq fruits et légumes par jour ».


Après des applaudissements unanimes à la prestation très éducative de notre invité d’honneur, il est enfin venu le temps des questions. Une main timide se lève, les têtes se tournent. Le fameux slogan semble résonner dans la pièce et rebondir sur les murs pour finalement amener la question que nous nous posons tous : « Mais manger cinq fruits et légumes par jour, est-ce vraiment un
rapport de quantité ou bien de qualité ?
».
Le professeur l’avoue, ce slogan est fait pour marquer, il est donc moins une affirmation scientifique qu’en réalité une sorte de maxime publicitaire à des fins plutôt honorable : « En réalité il faut surtout augmenter sa consommation de fruits et légumes : dès que l’on consomme 400g de fruits et légumes par jour on peut observer des effets favorables. ».

Une des membres de l’association « Petite annonce » questionne le professeur sur notre consommation de lait. Le débat sur les laitages est en réalité une vraie discussion d’actualité… Les scientifiques divergent et se retrouvent face à un aliment aux propriétés plus que paradoxales : trois produits laitiers peuvent augmenter les risques de cancer de la prostate mais peuvent aussi diminuer les risques de cancer du sein chez les femmes ou encore du colon. Je vois autour de moi des mous dubitatives…

Tout au long de la séance le professeur nous expliquera qu’en réalité les sciences de la nutrition sont basées sur des consensus scientifiques.
Les différentes études menées accouchent de généralités, et comme l’expliquera le Professeur Hercberg à un auditeur un peu agressif affirmant que ce que fait le scientifique « ne sert à rien » et que l’on vivait bien mieux au Moyen-âge, le travail des scientifiques reste modeste… Leur domaine d’expertise étant la nutrition, il est le porte-parole d’un réel travail, et son rôle est aussi d’essayer de se faire entendre dans la cacophonie de prétendus scientifiques qui sortent des livres sur l’art de bien vivre sans avoir de vraie légitimité. Le dialogue semble un peu difficile et l’intervenant s’y perd un peu, parlant de notre société du XXIème siècle et de ses défauts. Le professeur répondra humblement qu’il ne s’agit pas de son « domaine d’expertise » et pour détendre l’atmosphère nous affirmera qu’il préfère manger la nourriture d’aujourd’hui plutôt que celle du Moyen-âge, ce à quoi la salle acquiesce en souriant.

Le débat s’anime entre des discussions sur le régime frugal méditerranéen et les différences entre les patrimoines génétiques des populations. Car nos habitudes alimentaires sont aussi culturelles ! Un homme d’un certain âge intervient pour parler de la consommation d’alcool et de sa place dans la société. On rit à la mention du fameux « petit verre de vin qui est bon pour la santé »…
La réalité de la place de l’alcool, comme souvent pour l’alimentation, dépend surtout de l’économie. Les enjeux sont donc considérables mais pas seulement ; en France par exemple, le vin fait partie de notre culture, de notre patrimoine, et comme l’affirme un homme dans la salle: « On a le droit de choisir notre poison. »…

Après ces échanges riches en questionnements s’ouvre un débat sur le végétarisme et végétalisme. Le professeur Hercberg marque la différence majeure avec le végétalisme, qui lui consiste à ne manger aucun aliment d’origine animale – excluant donc la plupart des mets nécessaires à notre survie. Le sujet fait débat, et c’est avec humour que le professeur nous rappelle que l’alimentation est en réalité une question de choix et surtout de dosage : « Vous pouvez manger trois religieuses d’un coup mais pas tous les jours. Vous n’allez pas en mourir le lendemain ! », les sourires dans la salle sont éloquents, et l’aveu est caché sous des rires francs.

On l’aura compris, il faut dédramatiser. Mais une question ramène tout le monde au sérieux : et les lobbys de l’alimentaire alors ? Au niveau socio-culturel qu’est-ce que l’alimentation ?
Avec l’exemple de l’obésité aux Etats-Unis, souvent liée aux difficultés économiques, le professeur Hercberg explique qu’ « une alimentation de qualité est liée à l’épaisseur du porte feuille. »…
Puis vient la question de la crédibilité. Les scientifiques sont financés tant par le secteur public que le secteur privé, d’où une grande méfiance dans l’auditoire. Cependant le professeur Hercberg nous explique que lors de ses précédents travaux il était financé par le secteur privé, mais qu’aucune de ces entreprises n’était liée au sujet de l’étude : les fruits et les légumes. Aujourd’hui l’étude sur laquelle il travaille n’a aucun partenariat privé.
La question toutefois s’étend à un territoire très vaste et une simple sentence humoristique ne satisfait pas notre interrogatrice ; il reste le problème des lycées, des messages sponsorisés par les
marques, les publicités… Ce à quoi, mis à part la suppression des distributeurs de sucreries dans les lycées, la législation ne peut rien faire. Il s’agit là d’une difficulté pédagogique.

Dans la tournure des questions et dans la teneur de leurs propos on sent les « élèves » plus stricts que le maître : on voudrait légiférer, interdire. Pourtant, aucun aliment n’est toxique, c’est une question de dosage. Nous restons les décideurs, et il est impossible de normaliser le contenu des aliments.
En revanche une sensibilisation intelligente peut faire changer les choses, comme nous le démontre le professeur Hercberg avec l’exemple de la baisse du taux de sel dans les plats industriels. Pourtant dans le domaine des OGM, comme le constate une membre de l’association, « 90% des français n’en veulent pas, mais tout le monde en consomme. »…

C’est avec un sentiment de légère impuissance, mais aussi le cerveau repu de tant d’informations que le professeur Hercberg va conclure sur sa volonté de faire changer les choses : au-delà de son aspect biologique, l’alimentation fait partie de notre culture. Mangeons donc des bonbons sans voir en eux le fruit du démon et savourons nos légumes !

Le petit plus de la séance ? L’invitation à tout un chacun à participer à l’étude Nutrinet du professeur : un simple clic ici www.etude-nutrinet-sante.fr, en quelques minutes vous pouvez aider la recherche.

Poster un commentaire