Le blog
Saison 2012-13 : La mémoire
06
mai
Alimentation et éducateurs de rue : deuxième épisode

On prend les mêmes et on recommence. Me revoici à Champigny, avec les éducateurs de rue de l’Association Champigny Prévention (ACP). Le menu est le même que la dernière fois: l’alimentation comme lien social. Même conférence, même lieu, même public, seule l’intervenante a changé : Giada DANESI, qui termine sa thèse en sociologie de l’alimentation à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris et au Centre de recherche de l’Institut Paul Bocuse, à Lyon.

Giada commence par présenter rapidement son parcours de socio-anthropologue de l’alimentation. Elle a étudié l’alimentation précolombienne, travaillé avec des Boliviens à Genève, des sans-papiers en Suisse, la population cubaine de Paris, et s’intéresse désormais « aux formes de commensalité chez les jeunes adultes dans trois pays européens, la France, l’Allemagne et l’Espagne ».
Son exposé débute par deux citations : «il ne suffit pas qu’un aliment soit bon à manger, encore faut-il qu’il soit bon à penser » et « on est ce que l’on mange » plaçant ainsi la conférence sous les figures tutélaires de Claude Lévi-Strauss, anthropologue, et Brillat-Savarin, gastronome. Alors qu’elle embraye sur les stéréotypes culturels (le Français et sa baguette, l’Allemand et ses saucisses, l’Italien et ses macaronis), Giada se voit demander par Marlène d’où lui vient son propre accent chantant. « Je suis d’origine suisse-italienne » explique la conférencière. Dominique la prie alors de revenir sur cette notion de commensalité avec laquelle elle a commencé la séance, d’expliciter ce terme. « Son étymologie signifie partager la table. Je le préfère à convivialité qui est forcément positif, or partager la table n’est pas forcément plaisant : on a tous connu des repas de famille qui finissaient en dispute » répond la chercheuse…

Tandis que sur l’écran –deux draps mal tendus– derrière elle s’affichent des exemples de partage de table, la Cène, les chevaliers de la Table ronde, un repas familial où trône un patriarche, Giada poursuit à vive allure, joignant souvent le geste à la parole, soulignant des deux mains ses propos. Dominique, qui dirige l’association, tente de la freiner : « je suis un peu perdue, je ne sais plus qui est l’œuf, qui est la poule : si l’absence de sentiment d’appartenance à un groupe vient de l’éclatement de la famille ou si c’est l’inverse »… Giada promet d’y venir. Aborde alors les notions de cacophonie alimentaire et de gastro-anomie, un concept forgé par Claude Fischler, son directeur de thèse. Loin des amphithéâtres, la jeune chercheuse illustre chacun de ces termes savants par des cas concrets, invoque par exemple les apéros avec ses copines ou encore une famille sénégalaise partagée entre la perpétuation de la cuisine traditionnelle et l’adaptation à la cuisine française. Domingos pointe les dangers de l’acculturation tandis que Marlène souligne la richesse de cette pratique : « Je suis d’origine béninoise, ma mère a toujours fait des plats traditionnels tout en introduisant les recettes qu’elle a apprises ici ».

La notion de partage fait aussi polémique. Tandis qu’Anas rappelle que dans certaines cultures on ne parle pas à table, « tu manges et tu te tais !», Marlène dit ne pas pouvoir envisager de repas où on ne parle pas : « C’est horrible ! L’été dans le Jura, quand il y a un silence à table avec les jeunes, c’est lourd, c’est pesant ». La sociologue note la multiplication des pratiques, le traditionnel repas de famille cèdant du terrain aux repas entre amis, entre collègues, entre voisins, aux sorties au restaurant… La question du restaurant fait elle aussi débat : on évoque pêle-mêle les deux télés de la pizzeria voisine, les sandwichs grecs, le protocole des tables gastronomiques –qui n’est pas si rigide à en croire Dominique qui a déjà été conviée au Ritz, les restaurants japonais, et bien entendu les brunchs qu’organisent chaque semaine les animateurs de rue de l’association. L’occasion pour Giada de s’intéresser à son tour aux pratiques de son auditoire. « Comment en êtes vous arrivés à faire ça ? Comment vous organisez vous ? » interroge-t-elle à son tour. Dominique et Marlène expliquent : «Notre but est de faire découvrir, d’ouvrir à autre chose que la maison ou le fast food ». Le succès est d’ailleurs avéré : les jeunes africains ne veulent plus entendre parler de poulet Yassa lors de leurs vacances dans le Jura avec l’association, et s’essaient dès qu’ils le peuvent à la confection de quiches ou de cakes… Pascal souligne que tous jouent le jeu et goûtent les aliments qui leurs sont proposé, pas moins de 25 mets différents par service !

Depuis dix ans maintenant, les éducateurs de l’ACP retissent le lien social autour d’un buffet et font de l’alimentation le vecteur de leur action.

Poster un commentaire