Ils sont parisiens, ont plus de soixante ans et se sont réunis dans les locaux de l’Ecole Normale Supérieure pour écouter Pierre Khalfa et débattre avec lui.
Membre du conseil d’administration d’Attac et vice-président de la fondation Copernic, ce syndicaliste n’a pas attendu la crise financière pour dénoncer les excès de la finance et proposer des alternatives au système.
Son exposé présente la crise de la dette en France et en Europe, ses causes et les solutions possible. L’auditoire est restreint, quatre femmes, trois hommes, mais attentif. Tandis que l’expert aligne chiffres, statistiques, pourcentages, les stylos courent sur les cahiers de note.
Pierre Khalfa commence par faire remarquer que si la dette est largement diabolisée, elle est cependant nécessaire, relie entre elles les générations et permet des investissements importants. Ensuite, il convient de mettre la dette publique au regard de la richesse de la nation : tandis que la dette représente 80% du PIB, le patrimoine représente lui 130% du PIB. Enfin, dernière remarque préalable, l’indicateur de la dette, le ratio dette sur PIB, est peu robuste et par nature trompeur puisqu’il compare un stock (la dette) à un flux (la production annuelle de richesse). « Si on comparait deux flux, la charge de la dette et le PIB, le pourcentage serait ramené à 2,5%, on voit là qu’il n’y a aucun drame » conclut l’expert qui relève que la présentation de la dette est trompeuse et procède d’un choix politique.
Sa démonstration se poursuit en abordant les multiples causes de cette dette qui a toutefois réellement augmenté de manière importante. Parmi celles-ci : la crise financière de 2007-2008, une fiscalité qui fait diminuer les recettes de l’Etat, une augmentation déraisonnable des taux d’intérêt, un refus de la Banque Centrale Européenne (BCE) de financer les déficits publics et qui contraint les Etats à se tourner vers les marchés financiers. Jean-Marc souhaite savoir à quel taux la France emprunte aujourd’hui. A 3,2% répond le spécialiste qui fait remarquer que les banques qui prêtent à ce taux se refinancent, elles, à 1% auprès de la BCE !
Selon Pierre Khalfa les politiques de rigueur ne sont pas une solution : « Grèce, Espagne, Portugal, Angleterre voient leurs populations s’appauvrir, leurs acquis sociaux disparaître tandis que l’austérité entraine la récession et la rigueur augmente les déficits ». Christiane demande pourquoi l’Angleterre qui n’a pas adopté l’Euro et dispose d’une banque centrale nationale a elle aussi besoin d’un tel plan. Pour Pierre Khalfa «Cameron ne va pas gâcher une bonne crise. Il profite de l’effet d’aubaine pour remettre en cause les modèles sociaux».
D’autres solution que la rigueur sont possibles poursuit l’altermondialiste, qui en décrit quatre :
-une reforme fiscale, qui restaure une justice sociale et redonne des marges de manœuvre aux finances publiques
-une reprise en main des banques : il est nécessaire d’en reprendre les contrôle, d’encadrer leurs activités, de casser les conglomérats bancaires, de « déprivatiser le système »
-une mise en question de la dette : de quoi est-elle constituée, qui la détient, est-il possible de l’annuler au moins partiellement. Un collectif s’est constitué pour mener cette analyse.
-une sortie des marchés financiers : il faut permettre aux Etats d’emprunter directement à la BCE et aux banques centrales nationales. Quitte à engager un bras de fer politique avec l’Europe.
Après cette présentation d’un peu plus d’une heure, les questions fusent. Elisabeth s’interroge sur la mondialisation et la compétitivité ainsi que sur la complexité du système financier et l’impact des nouvelles technologies, Jean-Marie ironise sur le sort de Dexia en se demandant qui paye l’adition. Jacques demande des précisions sur le patrimoine national : « combien vaut la France ? » Enfin il souhaite savoir si les conseils du spécialiste ont des chances d’être entendus et surtout par qui ? Pierre Khalfa répond exhaustivement à toutes les questions, renvoie sur un de ses articles, mais élude la dernière. Pressés par les séniors qui veulent savoir pour qui il roule et quels sont ses espoirs, il finit par lâcher : «Je suis optimiste si les peuples d’Europe foutent le bordel. Une mobilisation sociale d’ampleur est nécessaire pour casser le système ». Jacques, sourire aux lèvres scande « la rue, la rue ! », tandis que le reste de l’auditoire semble opiner du chef. Porté par le groupe des seniors de l’ENS, l’élan révolutionnaire revient dans le quartier latin !





