Le blog
Saison 2012-13 : La mémoire
09
avr

Le Conseil général face au devoir de mémoire

La vingtaine de participants du groupe QSEC du Conseil Général du Val de Marne poursuit ses travaux et sa réflexion. En compagnie de Nadia Tahir, civilisationniste et maître de conférence à l’université de Caen Basse Normandie, ils s’attaquent à l’interrogation suivante : « derrière le devoir de mémoire, une guerre mémorielle ? »

L’enseignante chercheuse, qui s’est attachée particulièrement à la mémoire des victimes de la dictature argentine de 1976 à 1983, évoque rapidement ses propres travaux mais aussi ceux d’un confrère sur la révolte catalane du XVIIème siècle et la manière dont la mémoire de cette révolte est constitutive d’une identité.
La chercheuse se place, au moyen de trois longues citations dont elle distribue des copies, sous le triple patronage du philosophe Paul Ricoeur, à qui on doit l’expression « devoir de mémoire », de l’historien Pierre Nora, qui s’est consacré à « l’histoire du présent » et du politologue Enzo Traverso qui, dans « Le passé, modes d’emploi », dénonce les abus de la mémoire collective.

Son exposé, vif et concis, pose les cadres généraux de la réflexion, les illustre d’exemples d’actions de victimes de dictatures d’Amérique latine. Rapidement Nadia Tahir donne la parole à la salle et fait circuler des documents, livres portant la parole des victimes argentines.

Laurence commence par rappeler à quelle point ces questions sont concrètes pour les agents du Conseil Général : «Nous avons dans notre guide des actions éducatives du Val de Marne, une action qui consiste à accompagner des collégiens sur des lieux mémoriels. Longtemps baptisée « devoir de mémoire », un terme qui suscitait de nombreux débats, on appelle désormais cette action « travail de mémoire ». L’injonction est moins forte et fait plus appelle à la construction volontaire de la citoyenneté ».
L’enseignante abonde dans sons sens, rappelant que de nombreux acteurs de la mémoire rejettent de plus en plus le terme de « devoir », jugé contraignant. Pour autant comment faire participer la population à la constitution d’une mémoire ?

Sylvie relève que ces questions traversent toutes les sociétés mais s’interroge sur la sélectivité de la mémoire collective: «De par ma formation d’historienne mais aussi mon histoire personnelle, j’ai été frappée de constater à quel point un silence était fait sur les massacres perpétrés à Madagascar, au lendemain de la seconde guerre mondiale par la nation dont je relève ! ». Elle dénonce une histoire univoque, biaisée, véhiculée de manière caricaturale par les manuels scolaires.
Yves, qui avait évoqué son destin familial dans une réunion précédente, cite Nuit et Brouillard, la chanson de Ferrat « Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire ».
Marité dit avoir l’impression « qu’on a un devoir de mémoire que vis à vis de certains, comme si l’homme n’avait pas le même prix sous toutes les latitudes ».
Christian déplore que la mémoire soit toujours associée à la douleur, et se demande s’il a le moindre devoir vis à vis d’événements dans lesquelles il n’est pas impliqué. « Le devoir de mémoire est-il collectif ou individuel ?» interroge-t-il.
Pour Christelle la mémoire est due aux victimes, c’est une marque d’empathie, un devoir d’humanisme.
Béatrice propose de sortir les archives des cartons : « Mon père a passé cinq ans dans un camp de travail en Prusse pourtant je n’arrive pas à parler d’histoire avec mon propre fils. Il faudrait des lieux interactifs, ludiques, ouverts pour partager l’histoire ».
Delphine relate sa visite de la maison d’Anne Frank à Amsterdam. Un lieu mémoriel où la connaissance se mêle d’émotion tant la petite histoire est mêlée à la grande.

Le débat est nourri, les participants se répondent les uns aux autres tandis que l’intervenante rebondit parfois sur une idée. Elle clôt la séance en communiquant aux participants son adresse mail pour poursuivre plus avant cet échange et en confiant son propre sentiment sur le devoir de mémoire : «A mes yeux, le seul devoir est de s’efforcer de comprendre ce que peut représenter, pour un groupe, une construction mémorielle ».

01
mar

Le conseil général face à l’indicible


Le Conseil général du Val de Marne ne se contente pas de soutenir le dispositif QSEC, il y participe activement. Plus précisément, une vingtaine d’agents du CG94, issus de multiples services (culture, informatique, eau et assainissement, ressources humaines, espaces verts, archives, jeunesse et sport…) ont constitué un groupe dont le thème de réflexion est « pourquoi se souvenir ? Une trajectoire de l’individu au collectif ».
Ils accueillent aujourd’hui une anthropologue, Martine Hovanessian, directrice de recherches au CNRS pour parler d’exil et de transmission de la mémoire familiale.

L’exposé de la chercheuse se concentre sur le génocide des arméniens en 1915, thème central de ses recherches. Elle évoque les rescapés souvent orphelins et devenus apatrides. « Sans retour possible » : telle est la mention qui figure sur leur passeport quand ils en possèdent. Elle décrit l’importance vitale que prend la mémoire au sein de cette diaspora, mémoire qui passe par des lieux, églises, monuments aux morts, mais aussi par le récit. L’anthropologue explique avoir travaillé dans un premier temps sur « la patrimonialisation de la mémoire collective à travers le marquage urbain » pour passer ensuite à une approche plus intime : le recueil d’histoires de vie au travers de groupes de paroles constitués avec des enfants de survivants. Elle prépare d’ailleurs un ouvrage issu de ces récits, « ces mémoires de fantômes, de disparitions, de terreurs » scande-t-elle dans une des envolées lyriques qui émaillent sa présentation à la fois émouvante et théâtrale.

Rescapés de la Shoah, victimes du génocide rwandais accompagnent la cohorte des exilés arméniens. Elle égrène de multiples références : Jean-Jacques Moscovitz, Paul Ricœur, Hanna Harendt, Primo Levi… mais aussi ses propres publications. Son verbe est tour à tour flamboyant et hésitant, sa posture oscille entre le repli et la harangue : elle est toute à son sujet, passant de l’emphase à la confidence. La tâche qu’elle s’est fixée est ardue : expliquer comment arriver à dire l’indicible, raconter l’inénarrable.

La première question de la salle vient de Francine, qui souhaite voir l’anthropologue revenir sur l’importance de la langue, essentielle selon elle à la transmission mais aussi vecteur de la création artistique et charnière entre le passé et le présent. La spécialiste abonde dans son sens.
Yves prend la parole à son tour : «Votre présentation m’a touché directement. Mes parents, aujourd’hui décédés, étaient des rescapés de la déportation. Je l’ai su d’abord par ma mère. Mon père avait du mal à aborder le sujet, il ne l’a fait avec nous que beaucoup plus tard. On sentait comme une culpabilité. Dans ma famille, il n’y a eu aucune transmission, ni de la langue, ni de la culture, ni de la religion. Je ne me sens pas lié au judaïsme. Aujourd’hui je suis marié avec une antillaise et mes enfants sont métis. Je remarque qu’il n’existe pas de lieu de recueillement pour dire l’histoire douloureuse des Antilles. A l’exception peut-être du musée de l’immigration de la porte Dorée, dont je ne sais trop que penser. Quel est votre avis ? ».

La question n’est qu’un prétexte au témoignage. L’anthropologue ne s’y trompe pas. Elle évoque brièvement le musée (elle a participé à son comité de pilotage) mais convoque le témoignage et les livres de Charlotte Delbo : « il est impossible de revenir à l’humain après Auschwitz ».
Les dernières questions portent sur la folie qui menace ceux qui ont traversé de telles épreuves, sur l’absence de figures maternelles dans les récits des rescapés arméniens. Alors que la séance se clôt dans une certaine gravité, Marie-Thérèse et d’autres participants témoignent leur enthousiasme à la conférencière : « c’était passionnant ».
Dans l’ascenseur de l’Hôtel du département les discussions se poursuivent. L’exil des rescapés fait douloureusement écho aux histoires personnelles. L’horreur absolue renvoie aussi aux petits drames intimes et familiaux. La question de l’origine, cruciale pour ceux qui n’ont plus ni terre ni mère ni repère, nous taraude tous.