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Saison 2012-13 : La mémoire
01
mar
Le conseil général face à l’indicible


Le Conseil général du Val de Marne ne se contente pas de soutenir le dispositif QSEC, il y participe activement. Plus précisément, une vingtaine d’agents du CG94, issus de multiples services (culture, informatique, eau et assainissement, ressources humaines, espaces verts, archives, jeunesse et sport…) ont constitué un groupe dont le thème de réflexion est « pourquoi se souvenir ? Une trajectoire de l’individu au collectif ».
Ils accueillent aujourd’hui une anthropologue, Martine Hovanessian, directrice de recherches au CNRS pour parler d’exil et de transmission de la mémoire familiale.

L’exposé de la chercheuse se concentre sur le génocide des arméniens en 1915, thème central de ses recherches. Elle évoque les rescapés souvent orphelins et devenus apatrides. « Sans retour possible » : telle est la mention qui figure sur leur passeport quand ils en possèdent. Elle décrit l’importance vitale que prend la mémoire au sein de cette diaspora, mémoire qui passe par des lieux, églises, monuments aux morts, mais aussi par le récit. L’anthropologue explique avoir travaillé dans un premier temps sur « la patrimonialisation de la mémoire collective à travers le marquage urbain » pour passer ensuite à une approche plus intime : le recueil d’histoires de vie au travers de groupes de paroles constitués avec des enfants de survivants. Elle prépare d’ailleurs un ouvrage issu de ces récits, « ces mémoires de fantômes, de disparitions, de terreurs » scande-t-elle dans une des envolées lyriques qui émaillent sa présentation à la fois émouvante et théâtrale.

Rescapés de la Shoah, victimes du génocide rwandais accompagnent la cohorte des exilés arméniens. Elle égrène de multiples références : Jean-Jacques Moscovitz, Paul Ricœur, Hanna Harendt, Primo Levi… mais aussi ses propres publications. Son verbe est tour à tour flamboyant et hésitant, sa posture oscille entre le repli et la harangue : elle est toute à son sujet, passant de l’emphase à la confidence. La tâche qu’elle s’est fixée est ardue : expliquer comment arriver à dire l’indicible, raconter l’inénarrable.

La première question de la salle vient de Francine, qui souhaite voir l’anthropologue revenir sur l’importance de la langue, essentielle selon elle à la transmission mais aussi vecteur de la création artistique et charnière entre le passé et le présent. La spécialiste abonde dans son sens.
Yves prend la parole à son tour : «Votre présentation m’a touché directement. Mes parents, aujourd’hui décédés, étaient des rescapés de la déportation. Je l’ai su d’abord par ma mère. Mon père avait du mal à aborder le sujet, il ne l’a fait avec nous que beaucoup plus tard. On sentait comme une culpabilité. Dans ma famille, il n’y a eu aucune transmission, ni de la langue, ni de la culture, ni de la religion. Je ne me sens pas lié au judaïsme. Aujourd’hui je suis marié avec une antillaise et mes enfants sont métis. Je remarque qu’il n’existe pas de lieu de recueillement pour dire l’histoire douloureuse des Antilles. A l’exception peut-être du musée de l’immigration de la porte Dorée, dont je ne sais trop que penser. Quel est votre avis ? ».

La question n’est qu’un prétexte au témoignage. L’anthropologue ne s’y trompe pas. Elle évoque brièvement le musée (elle a participé à son comité de pilotage) mais convoque le témoignage et les livres de Charlotte Delbo : « il est impossible de revenir à l’humain après Auschwitz ».
Les dernières questions portent sur la folie qui menace ceux qui ont traversé de telles épreuves, sur l’absence de figures maternelles dans les récits des rescapés arméniens. Alors que la séance se clôt dans une certaine gravité, Marie-Thérèse et d’autres participants témoignent leur enthousiasme à la conférencière : « c’était passionnant ».
Dans l’ascenseur de l’Hôtel du département les discussions se poursuivent. L’exil des rescapés fait douloureusement écho aux histoires personnelles. L’horreur absolue renvoie aussi aux petits drames intimes et familiaux. La question de l’origine, cruciale pour ceux qui n’ont plus ni terre ni mère ni repère, nous taraude tous.

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