Le blog
Saison 2012-13 : La mémoire
10
juin
Un débat chaleureux

Ce 7 juin 2013, tous les ingrédients étaient réunis au Conseil Régional d’Ile-de-France pour placer le débat de clôture de cette saison QSEC sous les meilleurs auspices. Parmi ceux-ci : une chaleur estivale, des participants ravis de se retrouver ou de se découvrir, des invités prestigieux et une bonne humeur généralisée…

Parmi les 200 participants, de très nombreux membres issus des 80 groupes d’habitants de la région Ile-de-France, mais aussi les médiateurs culturels qui les ont accompagnés, quelques-uns des experts qu’ils ont reçus, des représentants de la région, de l’Etat et les membres du comité scientifique. Une foule bigarrée, constituée à la fois de lycéens, de pensionnaires de maisons de retraite, d’habituées de centre sociaux, d’universitaires, de passionnés…
Passée l’introduction, la séance a débuté sur les chapeaux de roues, la salle réagissant volontiers aux invitations de Paul de Brem, le journaliste scientifique qui animait le débat.

Sur les 150 items proposés (c’est à dire les formulations issues de la réflexion de chacun des groupes) le comité scientifique en a retenu 41, classés en quatre thématiques :
1- Mémoire, histoire et patrimoine
2- Fonctionnement et dysfonctionnement cérébral
3- Mémoire individu et famille
4- La mémoire à l’ère des technologies numériques

Après un petit film humoristique d’introduction, chacun est invité à donner son point de vue et échanger sur chacun de ces thèmes.
Marie-Antoinette, du foyer Rameau d’Evry, est une des premières à prendre la parole pour souligner à quel point elle a apprécié de travailler sur le sujet. Puis ce sont les élèves du lycée François Arago de Villeneuve Saint-Georges qui évoquent les liens entre mémoire et immigration conduisant Isabelle Veyrat-Masson, historienne et sociologue membre du comité scientifique, à réaffirmer que la mémoire est à l’interface entre le passé, le présent et l’avenir, et qu’ici et là-bas se répondent : «Il est important, quand on vient d’ailleurs, de retrouver en France des éléments de sa propre histoire » précise-t-elle. Shelor, lycéen haïtien, approuve en évoquant la figure de Toussaint-Louverture célébrée par un monument de sa ville. Amar évoque lui aussi la mémoire de la ville en rappelant l’existence des bidonvilles d’Argenteuil, dont il déplore l’absence de trace. Marie-Anne de Brunoy lui recommande de visiter la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Anne-Gaël, souligne les travaux menés par l’Agora de Nanterre pour créer des échanges entre chercheurs, artistes, associations sur « cette matière vivante qu’est la mémoire ». Christine, photographe de Bretigny-sur-Orge, évoque les relations entre mémoire et image, tandis que Mohamed, formateur à l’école de la seconde chance des Mureaux se demande qui, en définitive, écrit l’Histoire.

Les thématiques se succèdent et les échanges restent nourris. Florian, médiateur scientifique auprès de l’université permanente de Paris rappelle l’importance que revêt l’oubli dans les processus neuro-biologiques mémoriels. Jacqueline, qui enseigne la danse et le mime à Paris 10 s’interroge sur les relations entre la mémoire et le mouvement, la possibilité de bouger et l’apprentissage.

Christelle, professeure au Lycée Condorcet de Limay, relate le parcours de son groupe d’élèves « ils ont été surpris de découvrir que la mémoire pouvait s’améliorer, et aussi de constater qu’on n’était pas tous égaux en la matière ». Francis Eustache, neuropsychologue et membre du conseil scientifique rappelle alors qu’il existe en effet des inégalités génétiques. Denis, du groupe de Sceaux, soulève les protestations du corps enseignant : « on ne s’appuie pas assez sur les différentes formes d’intelligences dans nos apprentissages ». Christelle se récrie et indique faire ce travail.

Emile, de Savigny-le-Temple, évoque les difficultés qu’il a rencontrées pour reprendre des études à l’age de 25 ans : « Mais avec un peu de méthode et beaucoup de motivation, c’est possible ! ». Isabelle, formatrice en pédagogie qui est intervenue auprès de plusieurs groupes, insiste sur cette dernière dimension : « il n’y a pas de mémoire sans futur, sans projet, sans devenir ».
Seule Rebecca reste indifférente à ces échanges. Elle dort sur les genoux de sa maman sociologue. A dix mois, tout cela lui passe largement au-dessus de la tête…

Daniel, du groupe Clic Rivage, évoque la dimension affective du dialogue entre les générations dans une famille. Andrée de la maison de quartier Val Notre-Dame d’Argenteuil parle de la difficulté à échanger : « Il reste des silences, des choses dont on ne veut ou ne peut pas parler. Mes petits-enfants m’interrogent, mais je reste discrète ». Ghislaine, qui fait partie du même groupe, abonde dans son sens : « Que faire quand une partie de l’histoire familiale est occultée, que la mémoire est perdue, qu’il y a un trou ? ». Serge Tisseron, psychiatre et membre du conseil scientifique, répond en proposant d’inventer, ensemble, la mythologie familiale. Mimmona, elle-aussi issue du groupe d’Argenteuil évoque pudiquement son histoire personnelle, son père ouvrier, les 18 enfants élevés par sa mère, son parcours : « je n’ai fait que l’école primaire, j’ai vécu quatre ans dans un bidonville » et sa grande difficulté à partager ses souvenirs avec ses propres enfants : « j’ai peur d’être mal regardée ». Finalement conclut-elle « c’est petit à petit, au fil du temps, qu’on apprend à transmettre certaines choses essentielles». Des applaudissement saluent sa contribution.

« Peut-on distinguer ses souvenirs personnels des souvenirs qui nous ont été racontés ? » s’interroge Robert, de Bretigny-sur-Orge. «Les technologies ne risquent-elles pas de rendre notre cerveau fainéant ? » se demande Touati. « Comment, avec la profusion du numérique, va-t-on parvenir à oublier, qui va trier ? » s’inquiète Millie. Daniel évoque un article de presse selon lequel les cadres de la Silicone Valley préfèraient envoyer leurs propres enfants dans écoles déconnectées. Denise insiste sur le repos nécessaire à accorder au cerveau : « le vagabondage cérébral est à la base de la créativité » et rappelle les expériences menées en France, avec des lycéens qui acceptaient de se passer d’écrans…

La séance se clôt par les contributions de Benjamin Stora, historien et Roland Jouvent, psychiatre. Nicolas Blémus, coordinateur régional qui a porté, quatre ans durant, le projet QSEC annonce son départ et est ovationné. L’aventure se poursuivra cependant l’année prochaine, sur le thème de l’eau.
Avant de quitter la salle pour échanger à l’occasion d’un cocktail, les groupes immortalisent le moment, se prennent en photo, échangent leurs coordonnées. Des affinités sont apparues, des rapprochements ont eu lieu. Toutes les distances semblent abolies, par exemple entre Villeneuve-Saint-Georges et Clichy-la-Garenne, à en croire lycéens et lycéennes… Comme cela a été répété tout cet après-midi de printemps : la mémoire c’est l’avenir !

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