Le blog
Saison 2012-13 : La mémoire
13
jan
Université de Paris : sous le signe de Beckett


« L’homme qui a une bonne mémoire ne se souvient de rien parce qu’il n’oublie rien. Sa mémoire est uniforme, routinière. Tout à la fois condition et fonction de l’habitude sans faille, elle est un instrument de référence au lieu d’être un instrument de découverte » écrit Samuel Beckett dans Proust.

Dans la salle de l’Ecole Normale Supérieure qui porte son nom, le prix Nobel de littérature semble, sur son portrait photographique affiché sur un mur, sourire ironiquement tout au long de la séance qui occupe aujourd’hui le groupe QSEC constitué par les auditeurs de l’Université permanente de Paris.
Cette quinzaine de retraités avides de connaissances se sont en effet réunis pour écouter Cyrille Vaillend, chercheur en neurosciences de Paris-Sud, leur décrire les mécanismes du cerveau permettant l’apprentissage et la formation du souvenir.
En évoquant des expériences sur des souris génétiquement modifiées afin de présenter des retards mentaux, il fait plonger son auditoire dans les méandres de notre matière grise, dans des forêts de synapses, des réseaux de neurones… Il explique comment notre cerveau se réorganise constamment afin de stocker des informations (et aussi de les oublier). L’auditoire est suspendu à ses lèvres d’autant que l’exposé du chercheur est clair, illustré d’exemples précis et émaillé d’humour.

Giovanna ouvre le bal des questions. « Avez-vous des conseils pratiques à nous donner pour travailler sa mémoire ? » Cette jeune retraitée précise le fond de sa pensée : « Depuis que j’ai arrêté de travailler, j’ai l’impression que mon cerveau s’est endormi… ». Les conseils du chercheur sont de simple bon sens : rester actif intellectuellement, faire des choses diverses et variés, bref faire travailler son cerveau. Je ne peux m’empêcher de penser que la simple participation de Giovanna à un groupe de réflexion QSEC est certainement un gage de bonne santé intellectuelle !
Une autre participante s’inquiète du rôle des rêves dans l’activité cérébrale et la constitution de la mémoire. Le spécialiste indique que notre cerveau est presque aussi actif en période de sommeil paradoxal que pendant l’éveil, et que cette phase est vraisemblablement très importante.
Michelle demande ensuite si, quand on a l’impression que son cerveau est vide, il vaut mieux insister ou simplement se reposer. Se reposer repond avec un sourire le chercheur. Elisabeth, quand à elle, revient sur la neurogénèse : « vous avez indiqué qu’il naissait, en moyenne, 10 000 neurones par jour chez l’adulte, est-ce tout au long de la vie ? Y-a-t-il une évolution ? » Le chercheur avoue ne pas être en mesure de répondre. Jacques évoque pour sa part les cultures in vitro de neurones et demande des précisions sur les signaux électriques utilisés pour stimuler les synapses. La réponse est précise et décrit les impulsions à hautes ou basses fréquences employées en fonction des résultats escomptés. Jean-Marie, plus pragmatique, s’inquiète du possible effet sur le cerveau d’une boisson caféinée prise avant d’aller se coucher… Une auditrice demande des précisions sur le rôle joué par les cellules gliales du cerveau et leurs interactions avec les neurones. Un autre s’interroge sur les effets de la méditation sur les ondes, alpha ou bêta. Jacques invoque les effets de la prière sur la santé. Je ne peux m’empêcher de participer au débat en demandant des précisions sur l’amnésie infantile : « pourquoi ne se souvient-on généralement pas des événements survenus avant l’âge de trois ans, période où la production de synapses est particulièrement intense ? ». Sans doute, répond Cyrille Vaillend, parce qu’à cet âge là le cerveau procède à un gros remaniement, à une réorganisation générale.

La séance se clôture sous des applaudissements nourris. Tandis que nos étudiants retraités se lèvent et vont, pour certains, féliciter le scientifique invité, je jette un dernier regard au portrait de Beckett. Il sourit toujours.
Les vers d’un de ses poèmes se mettent à résonner en moi :

« que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions

où être ne dure qu’un instant où chaque instant

verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été […] »

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